Un système électoral pervers

BayletEn 1785, Nicolas de Condorcet publia l’un de ses principaux travaux : l’Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix. Dans cet ouvrage, il explore un paradoxe du système électoral (« le paradoxe de Condorcet ») qu’il décrit comme l’intransitivité possible de la majorité : parmi un même électorat, et lors d’une même élection, il est possible qu’une majorité préfère A à B, qu’une autre majorité préfère B à C, et qu’une troisième majorité préfère C à A. Rien ne permet donc de garantir que l’agrégation de choix individuels rationnels conduise à un choix collectif rationnel. En conséquence, la décision collective prise sur la base de la souveraineté individuelle ne conduit donc pas nécessairement à la situation la plus favorable.

L’une des meilleures illustrations de ce propos réside dans l’élection présidentielle de 2007 : les deux candidats en tête au premier tour (N. Sarkozy et S. Royal) auraient été battus au second tour par le troisième candidat (F. Bayrou).

Le Canada n’est évidemment pas en reste au sujet de son processus électoral. Le système d’élection des parlementaires au scrutin uninominal de circonscription à un tour nous amène aujourd’hui à envisager un gouvernement conservateur majoritaire le 14 octobre prochain. En clair, un parti regroupant sous sa bannière moins de 40 % des suffrages obtiendrait 100 % du pouvoir…

Ici, la division des voix étant forte à gauche et au centre gauche (NPD, Verts, et Libéraux), notamment au Québec où le Bloc est présent, le PCC fait finalement seul la course en tête dans de nombreuses régions. Issu de la fusion de l’Alliance canadienne et du Parti progressiste-conservateur du Canada, le parti conservateur a le monopole exclusif sur toute l’idéologie de droite au Canada.

En plus de ce prisme électoral déformant, le premier ministre conserve le pouvoir de déclencher quand bon lui semble des élections (avec seulement 45 jours de « préavis »). Souvenons-nous, en mai 2006, Stephen Harper expliquait l’intérêt d’adopter une loi sur les élections à date fixe pour empêcher l’utilisation du calendrier électoral pour des avantages partisans… Deux ans après, c’est pourtant ce que Stephen Harper a fait en allant à l’encontre de sa proposition.

Je vous laisse imaginer les avantages que peut tirer le parti au pouvoir de déclencher quand il le souhaite des élections : avantage dans l’organisation sur les autres partis (investiture des candidats, affiches, pancartes, locaux, etc.), avantage quant au financement, et quant à l’opportunité politique déterminée par sondage (quoique la dissolution française de 1997 a montré les limites de ces prévisions).

Sur ce dernier point, il ne faut pas oublier la probable influence des élections étasuniennes. En cas d’élection de Barack Obama, le PCC aurait vu ses chances sérieusement hypothéquées, les partis de la gauche canadienne étant, de leur côté, portés par le courant progressiste venu du Sud. Malheureusement, il y a fort à parier que le premier ministre québécois Jean Charest sera lui aussi sensible à la stratégie politique de l’opportunisme. En cas de victoire des conservateurs, les PLQ et l’ADQ en seront les premiers bénéficiaires sur la scène provinciale, en cas de déclenchement d’élections à l’automne.

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