{"id":24982,"date":"2013-04-14T06:32:59","date_gmt":"2013-04-14T11:32:59","guid":{"rendered":"http:\/\/www.le-republicain-quebecois.net\/?p=24982"},"modified":"2015-06-11T08:36:39","modified_gmt":"2015-06-11T13:36:39","slug":"marx-cet-ecologiste-meconnu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.michelot.info\/blogue\/2013\/04\/14\/marx-cet-ecologiste-meconnu\/","title":{"rendered":"Marx, cet \u00e9cologiste m\u00e9connu"},"content":{"rendered":"<blockquote style=\"text-align: center;\"><p><a href=\"http:\/\/www.ledevoir.com\/societe\/le-devoir-de-philo\/375590\/marx-cet-ecologiste-meconnu\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone\" title=\"Le Devoir\" src=\"http:\/\/upload.wikimedia.org\/wikipedia\/fr\/thumb\/d\/d1\/Logo_Le_Devoir.svg\/230px-Logo_Le_Devoir.svg.png\" alt=\"\" width=\"138\" height=\"29\" \/><\/a><\/p>\n<p>La version courte (1 800 mots) a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans <a href=\"http:\/\/www.ledevoir.com\/societe\/le-devoir-de-philo\/375590\/marx-cet-ecologiste-meconnu\" target=\"_blank\">\u00ab le Devoir de philo \u00bb du cahier <em>Perspectives<\/em> de l\u2019\u00e9dition du 13 avril2013 du quotidien Le Devoir<\/a><\/p><\/blockquote>\n<div>\n<div>\n<p>Projet d&rsquo;extraction du p\u00e9trole d&rsquo;Anticosti, int\u00e9r\u00eat pour l&rsquo;exploitation des ressources gazi\u00e8res et p\u00e9troli\u00e8res dans le Saint-Laurent, dangers caus\u00e9s par la fracturation hydraulique en vue de b\u00e9n\u00e9ficier des gaz de schiste, passage en force pour construire la minicentrale de Val-Jalbert, maintien du Plan Nord, etc. Voil\u00e0 une triste litanie pour ceux dont les pr\u00e9occupations environnementales invitent \u00e0 renier la strat\u00e9gie de courte vue qui a longtemps prim\u00e9.<\/p>\n<div style=\"width: 278px\" class=\"wp-caption alignright\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" \" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/media2.ledevoir.com\/images_galerie\/143122_109481\/image.jpg?resize=278%2C360\" alt=\"\" width=\"278\" height=\"360\" \/><p class=\"wp-caption-text\">Photo : Illustration Florent Michelot &#8211; Sans nul doute, aujourd\u2019hui, Karl Marx repr\u00e9senterait un \u00e9cologisme moderne et serait tout \u00e0 fait exalt\u00e9 par ce qu\u2019impliquerait le projet de transition \u00e9cologique, particuli\u00e8rement sur le plan des sciences.<\/p><\/div>\n<p>Consid\u00e9rant les r\u00e9alit\u00e9s environnementales qui ne sont plus gu\u00e8re contest\u00e9es que par quelques iconoclastes, ces points de crispation ne feront que s&rsquo;accro\u00eetre dans un avenir proche. Dans ce domaine, la gestion de l&rsquo;urgence n&rsquo;est certainement pas la meilleure des conseill\u00e8res. La sacro-sainte qu\u00eate du d\u00e9ficit z\u00e9ro fausse d&rsquo;ailleurs la donne lorsque les gouvernements successifs en arrivent \u00e0 accepter l&rsquo;inacceptable environnemental sous pr\u00e9texte d&rsquo;\u00e9quilibre des finances publiques. Et pourtant, n&rsquo;est-ce pas la Banque mondiale qui a tr\u00e8s r\u00e9cemment calcul\u00e9 que le co\u00fbt des seules cons\u00e9quences directes des grandes catastrophes naturelles des trente derni\u00e8res ann\u00e9es dans les pays arabes s&rsquo;\u00e9levait \u00e0 la rondelette somme de 12\u00a0G$? On comprendra ais\u00e9ment que pour enjamber ce pr\u00e9cipice, il nous faudra, soci\u00e9talement, r\u00e9ussir \u00e0 pr\u00e9parer notre transition. Elle est urgente \u00e9cologiquement, n\u00e9cessaire \u00e9conomiquement et logique d\u00e9mocratiquement. Or, cet exercice de surpassement collectif implique un effort de projection in\u00e9gal\u00e9 \u00e0 ce jour. Ainsi, plut\u00f4t que d&rsquo;aborder les probl\u00e9matiques d&rsquo;environnement \u00e0 la pi\u00e8ce, un cadre de r\u00e9flexion structurant peut \u00eatre trouv\u00e9 chez Karl Marx, dont la pens\u00e9e, longtemps d\u00e9form\u00e9e, comporte malgr\u00e9 tout de solides \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9ponse sur le plan analytique, m\u00e9thodologique et id\u00e9ologique. Toutefois, pr\u00e9tendre \u00e0 l&rsquo;ex\u00e9g\u00e8se \u00e9cologiste de Karl Marx pourrait sembler tout \u00e0 fait contre nature, alors que le terme m\u00eame d&rsquo;\u00e9cologie n&rsquo;a tr\u00e8s probablement \u00e9t\u00e9 que peu employ\u00e9 du vivant du philosophe, puisque l\u2019on ne situe son apparition que vers 1866. En fait, nous avons la conviction que la pens\u00e9e marxienne originelle inclue les ferments d&rsquo;une r\u00e9flexion qui englobe la pr\u00e9occupation environnementale, non en tant que simple suppl\u00e9ment d&rsquo;\u00e2me qu&rsquo;il convient d&rsquo;adjoindre par petites touches \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie capitaliste, mais bien en tant que valeur pivot \u00e0 un mode d&rsquo;organisation de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Pr\u00e9alablement, nous tenons toutefois \u00e0 insister sur le rejet radical de toute adh\u00e9sion au principe de communisme d&rsquo;\u00c9tat dont les effets d\u00e9sastreux en ex-Union sovi\u00e9tique ne peuvent \u00eatre que le meilleur argument pour s&rsquo;en tenir \u00e9loign\u00e9. Il convient surtout d&rsquo;en faire un exemple \u00e0 proscrire et de conserver dans la m\u00e9moire de l&rsquo;humanit\u00e9 les drames qui en ont r\u00e9sult\u00e9. \u00c0 cet effet, sur le plan environnemental, les catastrophes que constituent l&rsquo;ass\u00e8chement de la mer d&rsquo;Aral et l&rsquo;accident nucl\u00e9aire \u00e0 la centrale de Tchernobyl en sont certainement des exemples probants.<\/p>\n<p>Quoi qu&rsquo;il en soit, cette relecture du penseur allemand nous invite d&rsquo;abord \u00e0 casser le mythe d&rsquo;un marxisme qui justifierait par nature le productivisme le plus destructeur. Constatant ensuite les \u00e9checs de l&rsquo;\u00e9conomie capitaliste \u00e0 d\u00e9passer ses propres contradictions, nous envisagerons finalement la question d&rsquo;une lecture marxienne et \u00e9cologiste de l&rsquo;outil puissant qu&rsquo;est la planification.<\/p>\n<h2>Marx naturaliste plut\u00f4t qu&rsquo;industrialiste<\/h2>\n<p>Longtemps, Marx a \u00e9t\u00e9 attach\u00e9 \u00e0 une conception excessivement productiviste. C&rsquo;est, nous croyons, une erreur de jugement fondamentale qui s&rsquo;explique sous deux angles historiques. Le premier angle est propre \u00e0 l&rsquo;auteur dont la s\u00e9mantique est fortement marqu\u00e9e par la p\u00e9riode de transition d&rsquo;une \u00e9conomie de raret\u00e9 \u00e0 une \u00e9conomie d&rsquo;abondance. La seconde source de cet \u00e9cueil provient de la \u00ab\u00a0suranalyse\u00a0\u00bb ult\u00e9rieure de son tropisme prom\u00e9th\u00e9en. En effet, dans ce d\u00e9but de XXe si\u00e8cle o\u00f9 l&rsquo;URSS naissante effectuait une transition dantesque d&rsquo;une \u00e9conomie rurale de servage \u00e0 une \u00e9conomie hyperindustrialis\u00e9e, on a souvent eu tendance \u00e0 extrapoler le mythe de Prom\u00e9th\u00e9e, r\u00e9el h\u00e9ros d\u00e9icide du jeune Marx, pour y voir une justification erron\u00e9e \u00e0 la domination des ressources naturelles par l&rsquo;\u00eatre humain.<\/p>\n<p>Il convient donc de se reporter au premier exercice intellectuel majeur de son \u0153uvre que constitue sa th\u00e8se de doctorat. Dans Diff\u00e9rence de la philosophie de la nature chez D\u00e9mocrite et \u00c9picure, on d\u00e9couvre Marx disciple d&rsquo;\u00c9picure et donc fondamentalement naturaliste, formulant son adh\u00e9sion \u00e0 une doctrine originale de la juste volupt\u00e9 que l&rsquo;on ne saurait rapprocher de la consommation \u00e0 outrance d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, ni m\u00eame de l&rsquo;asc\u00e9tisme extr\u00eame de l&rsquo;autre. Sur ce dernier aspect, nous nous permettrons une courte digression en pr\u00e9cisant que, selon nous, la pens\u00e9e marxienne ne saurait se satisfaire en contrepartie de ce que symboliserait la d\u00e9croissance, aussi conviviale soit-elle. En effet, l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une d\u00e9croissance ne tient pas compte de l&rsquo;ensemble de l&rsquo;effort gigantesque qu&rsquo;il faudra conc\u00e9der pour accomplir la n\u00e9cessaire transformation \u00e9cologique. Bref, dans un cas comme dans l&rsquo;autre, du consum\u00e9risme \u00e0 l&rsquo;asc\u00e8se, il y a cette voie m\u00e9diane du bonheur juste et raisonn\u00e9 que constitue la pens\u00e9e d&rsquo;\u00c9picure et \u00e0 laquelle a adh\u00e9r\u00e9 le jeune Marx. Pour \u00e9carter la souffrance, il nous faut donc \u00e9viter les sources de plaisir qui ne seraient pas de provenance naturelle ou n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>Pour r\u00e9concilier activit\u00e9 humaine et durabilit\u00e9, il y aurait alors ce \u00ab\u00a0plaisir, guide de vie\u00a0\u00bb qui doit nous aiguillonner en nous faisant adopter une conception qualitative plus que quantitative de la consommation et du d\u00e9veloppement. Si \u00ab\u00a0la nature est le corps inorganique de l\u2019Homme\u00a0\u00bb (Manuscrits de 1844), l&rsquo;\u00eatre humain serait une partie de la nature dont l\u2019essence est de faire corps avec un environnement qui est autant la source de son activit\u00e9 productive que la cons\u00e9quence de l&rsquo;appropriation de celle-ci.<\/p>\n<p>Or, selon Marx, parce qu&rsquo;il repose sur l&rsquo;accumulation, la production de n&rsquo;importe quoi, n&rsquo;importe comment, du moment qu&rsquo;on en vend \u00e0 tout le monde, et qu&rsquo;il exclue de facto ce qui ne g\u00e9n\u00e8re pas de profit, le capitalisme, m\u00eame reverdi, ne pourrait \u00eatre le moteur du changement.<\/p>\n<h2>L\u2019illusion du capitalisme vert<\/h2>\n<p>On a souvent r\u00e9duit l&rsquo;analyse marxienne \u00e0 la seule r\u00e9flexion sur l&rsquo;exploitation de la force de travail, or \u00ab\u00a0il n\u2019est pas vrai que le travail soit la source de toute richesse, il en est seulement le p\u00e8re, la nature en est la m\u00e8re\u00a0\u00bb (Critique du programme de Gotha, 1875). La IVe section du Livre Ier du Capital offre la pierre angulaire d&rsquo;un raisonnement qui pr\u00e9conise une gestion raisonnable des ressources de la Terre. \u00c9voquant l&rsquo;agriculture \u00ab\u00a0moderne\u00a0\u00bb, Marx indique que \u00ab\u00a0l&rsquo;accroissement de la productivit\u00e9 et le rendement sup\u00e9rieur du travail s&rsquo;ach\u00e8tent au prix de la destruction et du tarissement de la force de travail.\u00a0\u00bb Or, cette spoliation de la force de travail s&rsquo;accompagne, m\u00e9caniquement d&rsquo;une spoliation \u00ab\u00a0dans l&rsquo;art de spolier le sol\u00a0\u00bb. En clair, \u00ab\u00a0la production capitaliste ne d\u00e9veloppe la technique [&#8230;] qu&rsquo;en minant en m\u00eame temps les sources qui font jaillir toutes richesses\u00a0: la terre et le travailleur\u00a0\u00bb. Nous comprendrons ais\u00e9ment que ce d\u00e9veloppement sur l\u2019agriculture, fortement marqu\u00e9 par les r\u00e9alit\u00e9s productives de l\u2019\u00e9poque au cours de laquelle son oeuvre a \u00e9t\u00e9 \u00e9crite pourrait, sans \u00e9quivoque, \u00eatre aujourd\u2019hui \u00e9tendu \u00e0 l\u2019ensemble des activit\u00e9s \u00e9conomiques reposant sur l\u2019exploitation des ressources naturelles.<\/p>\n<p>Visible quotidiennement, le capitalisme r\u00e9el souffre d\u2019une incoh\u00e9rence intrins\u00e8que. Alors que les th\u00e9ories classiques affirment unanimement que l\u2019acteur \u00e9conomique doit assurer l\u2019ensemble des co\u00fbts de son initiative, le philosophe et ex\u00e9g\u00e8te marxien Henri Pe\u00f1a-Ruiz (Marx quand m\u00eame, 2012) note que les faits d\u00e9montrent que ceux-ci ont en fait la nette tendance \u00e0 externaliser l\u2019ensemble des co\u00fbts sociaux et environnementaux de leur organisation. Dans le cadre du plan Nord notamment, les exemples ne manqueront pas pour valider cette hypoth\u00e8se, car cet \u00e9tat de fait proc\u00e8de d&rsquo;une logique intellectuelle implacable. Le troisi\u00e8me \u00e2ge du capitalisme dans lequel nous sommes se d\u00e9marque par son \u00e9vidente volont\u00e9 de d\u00e9manteler les acquis majeurs que le deuxi\u00e8me \u00e2ge avait conc\u00e9d\u00e9 aux travailleurs et Pe\u00f1a-Ruiz de nous inviter alors \u00e0 nous questionner sur le r\u00e9sultat de cette m\u00e9canique qui aboutirait in\u00e9vitablement au retour \u00e0 une version encore plus perverse du premier \u00e2ge, celui dont Victor Hugo disait dans son po\u00e8me Melancholia qu\u2019il \u00ab\u00a0produit la richesse tout en cr\u00e9ant la mis\u00e8re\u00a0\u00bb? \u00c0 quoi servirait ce \u00ab\u00a0progr\u00e8s dont on demande\u00a0: o\u00f9 va-t-il? que veut-il?\u00a0\u00bb Que la production capitaliste refuse de plus en plus de prendre en charge ses propres d\u00e9sagr\u00e9ments revient donc m\u00e9caniquement \u00e0 faire porter \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, de fa\u00e7on croissante, le fardeau de ses obligations non assum\u00e9es. Ainsi, si le Capital n\u2019honore pas l&rsquo;ensemble des co\u00fbts inh\u00e9rents \u00e0 ses activit\u00e9s, la puissance publique est alors tout autoris\u00e9e \u00e0 intervenir et, par la m\u00eame, serait l\u00e9gitime \u00e0 en faire payer la lourde note par les entreprises, que cela passe par une nette r\u00e9\u00e9valuation des redevances ou la judiciarisation du principe de pollueur-payeur.<\/p>\n<p>Cette critique cinglante des th\u00e9ories \u00e9conomiques classiques \u00e0 laquelle se pr\u00eate Marx reste valable aujourd&rsquo;hui, car les ph\u00e9nom\u00e8nes humains qui influent sur l\u2019\u00e9conomie capitaliste r\u00e9elle n\u2019ont gu\u00e8re \u00e9volu\u00e9 afin d&rsquo;en r\u00e9sorber les paradoxes. Le mat\u00e9rialisme historique continue \u00e9videmment de se porter en faux de cette pr\u00e9tendue convergence naturelle, mais en fait magique, des int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s et collectifs. En r\u00e9alit\u00e9, la nature m\u00eame du mal nomm\u00e9 \u00c9tat providence reste de pallier le pr\u00e9suppos\u00e9 th\u00e9ologique de la main invisible. L\u2019authentique pr\u00e9disposition prom\u00e9th\u00e9enne de Marx est donc valid\u00e9e par cette volont\u00e9 de rompre avec la mystique lib\u00e9rale, car l\u2019\u00c9tat contemporain reste le seul outil rationnel de l&rsquo;Humain afin de converger durablement vers un int\u00e9r\u00eat collectif.<\/p>\n<p>Enfin Marx, jugeant probablement illusoire l\u2019\u00e9mergence naturelle d\u2019une \u00e9conomie capitaliste dite \u00ab\u00a0verte\u00a0\u00bb, conclurait en rappelant que le capitalisme, de par sa nature, tend \u00e0 ignorer les branches de productions qui ne g\u00e9n\u00e8rent pas de profit, m\u00eame si elles constituent un besoin social et environnemental \u00e9vident, voire imp\u00e9rieux. Or, le probl\u00e8me \u00e9cologique auquel nous serons de plus en plus confront\u00e9s ne peut se satisfaire de la logique \u00ab\u00a0court-termiste\u00a0\u00bb du capitalisme financiaris\u00e9 contemporain. On le sait, la logique financi\u00e8re impose des taux de rendement annuels de 15\u00a0%, soit trois \u00e0 quatre fois le taux jug\u00e9 satisfaisant au cours des Trente Glorieuses. Sauf \u00e0 croire aux miracles, les places financi\u00e8res g\u00e9rant les investissements \u00e0 la nanoseconde ne pourront donc se satisfaire des temporalit\u00e9s moyennes, voire longues, que justifierait pourtant l\u2019incroyable refondation elle-m\u00eame rendue n\u00e9cessaire par les changements climatiques, notamment. Seul l\u2019\u00c9tat disposera d\u2019assises suffisamment solides pour assurer la coordination de cette grande mutation.<\/p>\n<h2>Une planification \u00e9cologique d&rsquo;essence marxienne<\/h2>\n<p>Pour parvenir \u00e0 ce grand objectif, un pr\u00e9alable marxien serait de reconna\u00eetre que les rapports sociaux actuels, produits du capitalisme, sont une contrainte, une gangue, dont il faut pr\u00e9alablement assurer le d\u00e9passement. Sur ce point, le Marx des ann\u00e9es 1870 a d\u2019ailleurs \u00e9volu\u00e9 vis-\u00e0-vis de celui du Manifeste du parti communiste du 1848. En effet, alors que celui-ci pr\u00e9conisait d\u2019abord la seule appropriation des moyens de production, il constate finalement que le d\u00e9fi qui s\u2019impose pour d\u00e9passer le capitalisme va bien au-del\u00e0. L\u2019objectif v\u00e9ritable de la th\u00e9orie marxienne ne reposerait donc pas sur la dictature du prol\u00e9tariat passant par l\u2019appropriation des moyens de production, mais sur une refonte profonde de notre organisation soci\u00e9tale et institutionnelle, d\u2019abord, et ensuite un changement de paradigme profond qui aboutira sur une \u00e9conomie dont la finalit\u00e9 est au service de tous, maintenant\u2026 et demain.<\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, comme dans le cas de la Commune de Paris (La guerre civile en France, 1871), qui \u00ab ne fut pas une r\u00e9volution faite pour transf\u00e9rer ce pouvoir d\u2019une fraction des classes dominantes \u00e0 une autre, mais une r\u00e9volution pour briser cet horrible appareil m\u00eame de la domination de classe\u00a0\u00bb, Marx pr\u00f4nerait le pouvoir r\u00e9el au peuple et non seule la prise de contr\u00f4le de la superstructure pour l\u2019orienter selon des finalit\u00e9s diff\u00e9rentes. Ainsi, un projet \u00e9cologiste marxien impliquerait au premier chef une r\u00e9flexion constitutionnelle de premier ordre. Un authentique projet de r\u00e9novation d\u00e9mocratique devra donc \u00eatre le cadre du changement, car nous voyons que, dans la pens\u00e9e de Marx, les trois \u00e9mancipations \u2013 \u00e9cologique, r\u00e9publicaine, sociale \u2013 sont interd\u00e9pendantes et le succ\u00e8s de l\u2019une repose sur la r\u00e9ussite des deux autres.<\/p>\n<p>Ensuite, constatant l&rsquo;incapacit\u00e9 intrins\u00e8que du secteur priv\u00e9 \u00e0 d\u00e9passer ses propres contradictions, Marx militerait probablement pour une \u00ab\u00a0production par les hommes librement associ\u00e9s [\u2026] consciemment r\u00e9gl\u00e9e par eux selon un plan programm\u00e9\u00a0\u00bb (Le Capital, Vol. I)\u00a0: l\u2019effort national devrait selon lui \u00eatre impuls\u00e9 puis coordonn\u00e9 par cet \u00c9tat d\u00e9poussi\u00e9r\u00e9, d\u00e9mocratis\u00e9, et d\u00e9centralis\u00e9. \u00c9videmment, cette planification \u00ab\u00a0dans laquelle les producteurs ajustent leur production selon les pr\u00e9visions\u00a0\u00bb (Vol. III) n\u2019aurait strictement rien \u00e0 voir avec les planifications bureaucratiques et brutales, c&rsquo;est-\u00e0-dire totalitaires, que les pays sovi\u00e9tiques ont impos\u00e9es \u00e0 leurs peuples. Il sera ainsi n\u00e9cessaire de d\u00e9finir collectivement, dans un grand exercice participatif national, les buts que nous souhaitons atteindre et dont l\u2019\u00c9tat ne sera que le ma\u00eetre d\u2019\u0153uvre\u00a0: p\u00eale-m\u00eale, quels produits devront \u00eatre subventionn\u00e9s? Quelles options \u00e9nerg\u00e9tiques devront \u00eatre soutenues ou d\u00e9laiss\u00e9es quels que soient les co\u00fbts \u00e0 court terme? Comment r\u00e9organiser les syst\u00e8mes de transport selon des crit\u00e8res sociaux, \u00e9cologiques et d\u2019occupation du territoire? Ou encore, quelles mesures devront \u00eatre urgemment d\u00e9ploy\u00e9es pour contrer les effets n\u00e9fastes du productivisme capitaliste? Pour accomplir ce d\u00e9fi d\u2019ing\u00e9nierie exaltant, la puissance publique aurait ainsi comme responsabilit\u00e9 de mettre \u00e0 la disposition des secteurs public, priv\u00e9 et, surtout, de l\u2019\u00e9conomie sociale et solidaire des outils pour parvenir \u00e0 ces nouvelles orientations. Il ne s&rsquo;agit pas ici de d\u00e9finir les modalit\u00e9s, mais il reste que c\u2019est \u00e0 l\u2019\u00c9tat qu\u2019il reviendra, in fine, de cr\u00e9er les conditions de la convergence des int\u00e9r\u00eats individuels et collectifs qui auront \u00e9t\u00e9 explicit\u00e9s dans cette grande consultation permise par notre r\u00e9volution civique. Surtout, insistons sur le fait que pour anticiper toute d\u00e9rive autoritaire, il faudra s\u2019assurer de mettre en place un certain nombre de dispositifs de contr\u00f4le populaires cr\u00e9dibles et efficients en aval de cette grande red\u00e9finition collective conform\u00e9ment, l\u00e0 aussi, aux principes participatifs permis par la d\u00e9mocratie r\u00e9nov\u00e9e.<\/p>\n<p>Or, dans l\u2019\u00e9laboration de cette grande politique nationale, Marx pr\u00f4nerait sans aucun doute de faire de la durabilit\u00e9 environnementale la matrice profonde de ce grand changement. Dans le Livre III du Capital, le sociologue John Bellamy Foster rel\u00e8ve ce d\u00e9veloppement (Marx \u00e9cologiste), m\u00e9sestim\u00e9 \u00e0 ce jour, o\u00f9 Marx n&rsquo;anticipe rien d\u2019autre que ce que l\u2019on appellera un si\u00e8cle plus tard le d\u00e9veloppement durable\u00a0: \u00ab\u00a0du point de vue d\u2019une organisation \u00e9conomique sup\u00e9rieure \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, le droit de propri\u00e9t\u00e9 de certains individus sur des parties du globe para\u00eetra [\u2026] absurde [.] Toutes les soci\u00e9t\u00e9s contemporaines r\u00e9unies ne sont pas propri\u00e9taires de la terre. Elles n\u2019en sont que les possesseurs, elles n\u2019en ont que la jouissance et doivent l\u00e9guer aux g\u00e9n\u00e9rations futures apr\u00e8s l\u2019avoir am\u00e9lior\u00e9e en boni patres familias.\u00a0\u00bb Il est tout \u00e0 fait fascinant de voir l&rsquo;extr\u00eame similitude d&rsquo;avec l&rsquo;une des principales d\u00e9finitions du concept de durabilit\u00e9, apport\u00e9e en 1987 par le rapport Brundtland, Notre avenir \u00e0 tous\u00a0: \u00ab\u00a0Le d\u00e9veloppement durable est un mode de d\u00e9veloppement qui r\u00e9pond aux besoins des g\u00e9n\u00e9rations du pr\u00e9sent sans compromettre la capacit\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations futures \u00e0 r\u00e9pondre aux leurs.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Sans nul doute, Karl Marx repr\u00e9senterait donc aujourd&rsquo;hui un \u00e9cologisme moderne et serait tout \u00e0 fait exalt\u00e9 par ce que le projet de transition \u00e9cologique impliquerait, particuli\u00e8rement sur le plan des sciences. Si tant est que le besoin \u00e9nerg\u00e9tique soit r\u00e9el, plut\u00f4t que l\u2019absurde harnachage de la Romaine, il verrait dans l\u2019exploitation des forces mar\u00e9motrices ou de la g\u00e9othermie profonde un d\u00e9fi technologique stimulant sur le plan industriel ainsi que pour la force de travail. En ce sens, ni r\u00e9sign\u00e9, ni n\u00e9gateur, il serait probablement un porte-voix puissant afin que notre soci\u00e9t\u00e9 adopte les changements n\u00e9cessaires et qui sont tout \u00e0 fait \u00e0 sa port\u00e9e. Du mouvement Occupons au Printemps qu\u00e9b\u00e9cois en passant par le Jour de la Terre, les derniers mois ont montr\u00e9 la concomitance naturelle des probl\u00e9matiques \u00e9conomiques, sociales et environnementales du fait m\u00eame de leur interd\u00e9pendance. Ceci \u00e9tant, encore faudra-t-il que cette concomitance soit d\u00fbment synth\u00e9tis\u00e9e en un projet politique coh\u00e9rent pour qu&rsquo;elle se r\u00e9percute sur le plan politique via une lame de fond citoyenne, car \u00ab\u00a0une id\u00e9e, disait Marx, devient une force lorsqu\u2019elle s\u2019empare des masses\u00a0\u00bb\u2026 Nous sommes \u00e0 l&rsquo;or\u00e9e d&rsquo;un processus long, mais \u00e0 l&rsquo;issue inexorable, car \u00ab\u00a0chaque petite victoire, chaque avanc\u00e9e partielle aboutit imm\u00e9diatement \u00e0 une demande plus importante, \u00e0 un objectif plus radical\u00a0\u00bb comme le d\u00e9crit si bien le philosophe Michael L\u00f6wy, th\u00e9oricien de l&rsquo;\u00e9cosocialisme. Si le peuple s&rsquo;engage durablement dans cette longue marche entreprise l&rsquo;an dernier, in\u00e9luctablement, la traduction politique se fera.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La version courte (1 800 mots) a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans \u00ab le Devoir de philo \u00bb du cahier Perspectives de l\u2019\u00e9dition du 13 avril2013 du quotidien Le Devoir Projet d&rsquo;extraction du p\u00e9trole d&rsquo;Anticosti, int\u00e9r\u00eat pour l&rsquo;exploitation des ressources gazi\u00e8res et p\u00e9troli\u00e8res dans le Saint-Laurent, dangers caus\u00e9s par la fracturation hydraulique en vue de b\u00e9n\u00e9ficier des&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":31223,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"ngg_post_thumbnail":0,"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2}},"categories":[258],"tags":[252,256,257,255,118,259],"class_list":["post-24982","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ecologie-la-republique-du-quebec","tag-developpement-durable","tag-ecologie","tag-ecosocialisme","tag-environnement","tag-le-devoir-presse","tag-marx-karl"],"acf":[],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/www.michelot.info\/blogue\/files\/2015\/06\/e0009bb353494b8298afc7c20fadd07a.jpg?fit=640%2C359&ssl=1","jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p6sC41-6uW","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_likes_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.michelot.info\/blogue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24982","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.michelot.info\/blogue\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.michelot.info\/blogue\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.michelot.info\/blogue\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.michelot.info\/blogue\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=24982"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.michelot.info\/blogue\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24982\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.michelot.info\/blogue\/wp-json\/wp\/v2\/media\/31223"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.michelot.info\/blogue\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=24982"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.michelot.info\/blogue\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=24982"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.michelot.info\/blogue\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=24982"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}