La France doit rester garante du libre choix des québécois

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Texte publié dans l’édition du 23 octobre 2008 du quotidien Le Devoir et du 5 novembre 2008 du quotidien français L’Humanité

Dès le 4 avril dernier, le quotidien québécois Le Devoir annonçait la fin prochaine du « ni-ni » dans la diplomatie française à l’égard du fait québécois. Comme il fallait s’y attendre, la courte visite de Nicolas Sarkozy à la Province du Québec aura été un symbole fort de la redéfinition de la nouvelle donne diplomatique française.

Initiée par le ministre gaulliste Alain Peyrefitte en 1977, la politique étrangère française en matière de relations Québec-Canada était basée sur la formule de la « non-ingérence, non-indifférence ». Derrière cette formule, il était d’usage de voir la France consentir à ne pas s’immiscer dans le débat interne canado-québécois, tout en acceptant d’« accompagner » le Québec s’il choisissait l’indépendance dans une démarche démocratique.

Or, vendredi dernier, Nicolas Sarkozy est sorti du placard pour dévoiler ses véritables intentions sur la question québécoise. Par ses déclarations, le Président français a officiellement abandonné cette doctrine : de facto, il a renié le principe de liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes en s’ingérant dans le débat sur l’avenir du Québec aux côtés des fédéralistes canadiens.

En présence du Premier ministre conservateur Stephen Harper, il s’est même permis cette sortie surprenante en conférence de presse : « J’ai toujours été un ami du Canada. Parce que le Canada a toujours été un allié de la France. Et franchement, s’il y a quelqu’un qui vient me dire que le monde a aujourd’hui besoin d’une division supplémentaire, c’est qu’on n’a pas la même lecture du monde ».

Parce que nul ne peut dicter la destinée d’un peuple

En 1967, le Président de Gaulle, de la mairie de Montréal, a lancé son célèbre « vive le Québec libre ». Libre de quoi, le Général ne l’a pas dit. Dans tous les cas, le gouvernement canadien de l’époque dénonça l’ingérence étrangère dans les affaires politiques internes du pays, et le Président quitta précipitamment le pays. D’autres, au contraire, y ont vu le salutaire appui à leur quête d’indépendance.

41 ans après, ces quatre mots pèsent toujours lourd dans le débat sur la souveraineté au Québec, et certains y voient justement la caution historique au changement de cap de Nicolas Sarkozy. S’il faut interpréter cette illustre affirmation comme une ingérente marque d’appui au mouvement souverainiste, rien n’interdirait, dès lors, l’actuel Président français de modifier sa vision de nos relations diplomatiques.

Plus justement, l’ancien Premier ministre québécois René Lévesque, dans ses mémoires, interprétait ce propos comme rien d’autre qu’une offre de service : « comme ses successeurs le firent par la suite, chacun dans son style, il ne s’engageait à nous accorder, le cas échéant, que l’appui que nous aurions nous-mêmes demandé. [Or,] rien ne me semblait moins indiqué que tel recours à la caution extérieure, si prestigieuse fût-elle ».

En clair, considérer les propos de Charles de Gaulle comme le pêché originel de la diplomatie franco-québécoise est une erreur fondamentale de jugement : ni lui ni les dirigeants souverainistes n’ont souhaité considérer la France comme un soutien à la cause indépendantiste.

Dans la même optique, contrairement à ce que rapportent nombre de médias, il est tout à fait injuste de voir de l’aigreur dans les propos de l’ex-Premier ministre Parizeau. Lui qui avait collaboré avec l’ancien Président français Valéry Giscard d’Estaing pour aider le Québec à proclamer son indépendance juridique en cas de victoire au référendum de1995, dénonce avec pertinence l’ingérence de Nicolas Sarkozy pour son « jugement très anti-souveraineté du Québec ». Plutôt que de reconnaître l’inaliénable droit des peuples à l’autodétermination, le Président français a préféré s’exprimer en sa défaveur. En ce sens, Nicolas Sarkozy s’est donc permis de préjuger d’une cause qu’il n’a pas à apprécier.

La doctrine qui se dégage de ses quelques jours au Québec, c’est celle des cosmopolites radicaux qui combine merveilleusement l’individualisme le plus absolu au supranationalisme. Il n’y a donc rien de surprenant de voir que Nicolas Sarkozy, déjà séduit par le multiculturalisme canadien, se retrouve dans l’idéal libéral de l’ancien Premier ministre Pierre-Eliott Trudeau. La liberté républicaine positive, celle qui repose sur le sentiment d’appartenance et la participation à une communauté libre et autonome, n’a pas les grâces du Président Sarkozy. Celui-ci préfère certainement s’en remettre à la liberté négative des libéraux individualistes : le premier droit du citoyen serait alors de limiter les possibles entraves de l’État et des autres individus, avant même de pouvoir se prononcer en tant que peuple sur son sort.

… il est nécessaire de préserver nos liens de confiance avec le Québec

Pour la cause indépendantiste, l’ami de Paul Desmarais est d’ores et déjà considéré pour ce qu’il est : un opposant.

Mme Royal, au cours de la dernière campagne Présidentielle, avait dignement déclaré que, « comme dans toute démocratie, le peuple qui vote est souverain et libre. Et donc les Québécois décideront librement de leur destin, le moment venu, s’ils en sont saisis ». Nous savons, par ailleurs, que cet avis est partagé par une large frange de la classe politique française. Aussi, ceux qui croient toujours en la doctrine diplomatique de l’accompagnement du Québec sur le chemin qu’il voudra bien choisir doivent désormais s’exprimer, à défaut de quoi ils cautionneront par leur silence la vision sarkozienne du Québec dans un Canada uni.

Cependant, la France ne doit pas oublier qu’un tel abandon pourrait être lourd de sens pour l’avenir des relations avec le Québec. Il va sans dire que le lien qui unit la France et la province québécoise a quelque chose de viscéral; mais, aussi naturel soit-il, il n’en est pas moins fragile. L’hypothèse d’un Québec indépendant n’est pas à exclure : n’oublions pas qu’en 1995, seulement 54 288 voix avaient séparé les tenants du Oui de ceux du Non. Aussi, dans ce contexte, le mouvement national québécois n’a donc plus nécessairement intérêt à privilégier ce rapport à la France. On pourrait alors envisager que des liens aussi forts, et peut-être encore plus symboliques, pourraient être noués avec d’autres démocraties européennes naissantes, au détriment de son allié historique.

Inconsciemment, le Président Sarkozy a fait la preuve qu’il était temps, pour le mouvement souverainiste québécois, d’engager des relations avec d’autres pays que la France. Quoi qu’il en soit, comme le souligne le Réseau de résistance du Québec, si l’indépendance du Québec doit se réaliser, elle se fera avec ou sans M. Sarkozy, et avec ou sans la France. Si le premier a clairement abandonné le Québec à son sort, il reste à espérer que la seconde ne le fera pas… À mettre toutes ses billes sur Paris, le Québec prend conscience du risque de perdre la mise.

Et puis, loin des réflexions binaires de Nicolas Sarkozy, il est faux de croire que le contentieux Canada-Québec oppose exclusivement fédéralistes et souverainistes. L’actuel Premier ministre libéral du Québec, Jean Charest, pourtant connu pour son fédéralisme, s’est suffisamment répandu en critiques à l’égard de l’asymétrie de certaines relations fédération province, pendant la récente campagne électorale fédérale, pour s’en rendre compte. Le contentieux en question opposerait donc invariablement l’État du Canada à la Province du Québec, que ses représentants soient autonomistes, souverainistes, voire fédéralistes.

Depuis le traité de Paris de 1763 cédant (entre autres) le Canada à la Grande-Bretagne, le Québec a préservé son identité envers et contre tout et surtout sans l’aide de la France. Il serait donc présomptueux de croire que la relation France-Québec puisse supporter toutes les atteintes. Pour ne pas hypothéquer un avenir que tout le monde souhaite commun, et, quel que soit l’avenir du Québec, la France devra respecter scrupuleusement le choix des Québécois dans la conduite de leur destin.

* Édition de l’article le 23 oct. 2008 : Par notre faute, la reproduction de cette analyse dans le quotidien Le Devoir ne mentionne pas l’article du RRQ utilisé comme source dans l’élaboration de ce billet. Aussi, nous tenons à témoigner de notre bonne foi et nous présentons toutes nos excuses à ses auteurs.

Mario l’imposteur et Jean la girouette

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Depuis plusieurs jours, Mario Dumont, chef de l’opposition officielle à Québec, dénonce la posture très critique du premier ministre Charest à l’égard du Gouvernement de Stephen Harper. En ce sens, il considère que ce positionnement pourrait conduire à favoriser un vote proBloc et ainsi limiter la possibilité de voir le Québec représenté au sein du probable futur cabinet conservateur.

C’est donc sous couvert d’une arithmétique de fossoyeur que Mario Dumont justifie son positionnement politique et idéologique réactionnaire.

Premièrement, avec les expériences pitoyables de Mme Verner et MM. Blackburn, Bernier et Fortier, qui peut encore raisonnablement croire en l’intérêt d’avoir des Ministres québécois paillassons à Ottawa?

De plus, si on regarde avec un minimum d’objectivité le programme de l’Action démocratique du Québec de M. Dumont (qui, quoique souvent variable, reste solidement ancré lui aussi dans un ensemble de valeurs majoritairement conservatrices), il est évident que ce soutien à peine voilé au PCC est surtout naturel avant d’être tactique.

Il est donc normal qu’un grand nombre des troupes de l’ADQ soit engagé actuellement dans la campagne de Stephen Harper. Valeurs familiales passéistes, pseudo-souverainisme mou, discours économiques antisociaux, dureté sécuritariste, etc., sont autant de points de convergence entre le PCC et l’ADQ.

Enfin, si M. Dumont était réellement sincère dans ses projets autonomistes présentés aux citoyens ces dernières années, pourquoi persiste-t-il dans ces critiques à l’égard de Jean Charest et de ses revendications? N’oublions pas que ces dernières font l’objet d’un véritable consensus (elles sont d’ailleurs appuyées et relayées par le Bloc Québécois)… Comment le chef de l’ADQ peut-il encore prétendre défendre le Québec sans reconnaître leur pertinence?

Quant à la posture de Jean Charest, voici un premier ministre québécois qui fait honneur à la citation de l’ancien président français Jacques Chirac : « les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent »

Entre ses projets d’ancien chef des progressistes-conservateurs sur la scène fédérale et ses revendications d’actuel premier ministre provincial, il existe un écart aussi épais qu’une veste que l’on aurait retourné. Ses velléités centralisatrices d’autrefois se heurtent clairement à ses prétentions d’aujourd’hui, qu’il s’agisse de son attachement au nouveau au souverainisme culturel ou sa volonté d’asseoir l’aménagement du territoire sur des structures de développement régional.
Cela étant dit, il ne faut pas se méprendre sur ses intentions réelles. Il ne s’agit pas d’un revirement idéologique majeur chez Jean Charest, mais bien d’un positionnement stratégique qui répond à des enjeux conjoncturels. Avec une ADQ qui se décrédibilise toute seule et un PQ qui a du mal à se positionner favorablement en prévision d’une élection provinciale de plus en plus inévitable, les libéraux québécois ont tout intérêt à tirer la couverture nationaliste pour tenter de se placer en tant que force de rassemblement au-delà des clivages.

Cynique? Peut-être. Payant, sûrement.

Un système électoral pervers

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BayletEn 1785, Nicolas de Condorcet publia l’un de ses principaux travaux : l’Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix. Dans cet ouvrage, il explore un paradoxe du système électoral (« le paradoxe de Condorcet ») qu’il décrit comme l’intransitivité possible de la majorité : parmi un même électorat, et lors d’une même élection, il est possible qu’une majorité préfère A à B, qu’une autre majorité préfère B à C, et qu’une troisième majorité préfère C à A. Rien ne permet donc de garantir que l’agrégation de choix individuels rationnels conduise à un choix collectif rationnel. En conséquence, la décision collective prise sur la base de la souveraineté individuelle ne conduit donc pas nécessairement à la situation la plus favorable.

L’une des meilleures illustrations de ce propos réside dans l’élection présidentielle de 2007 : les deux candidats en tête au premier tour (N. Sarkozy et S. Royal) auraient été battus au second tour par le troisième candidat (F. Bayrou).

Le Canada n’est évidemment pas en reste au sujet de son processus électoral. Le système d’élection des parlementaires au scrutin uninominal de circonscription à un tour nous amène aujourd’hui à envisager un gouvernement conservateur majoritaire le 14 octobre prochain. En clair, un parti regroupant sous sa bannière moins de 40 % des suffrages obtiendrait 100 % du pouvoir…

Ici, la division des voix étant forte à gauche et au centre gauche (NPD, Verts, et Libéraux), notamment au Québec où le Bloc est présent, le PCC fait finalement seul la course en tête dans de nombreuses régions. Issu de la fusion de l’Alliance canadienne et du Parti progressiste-conservateur du Canada, le parti conservateur a le monopole exclusif sur toute l’idéologie de droite au Canada.

En plus de ce prisme électoral déformant, le premier ministre conserve le pouvoir de déclencher quand bon lui semble des élections (avec seulement 45 jours de « préavis »). Souvenons-nous, en mai 2006, Stephen Harper expliquait l’intérêt d’adopter une loi sur les élections à date fixe pour empêcher l’utilisation du calendrier électoral pour des avantages partisans… Deux ans après, c’est pourtant ce que Stephen Harper a fait en allant à l’encontre de sa proposition.

Je vous laisse imaginer les avantages que peut tirer le parti au pouvoir de déclencher quand il le souhaite des élections : avantage dans l’organisation sur les autres partis (investiture des candidats, affiches, pancartes, locaux, etc.), avantage quant au financement, et quant à l’opportunité politique déterminée par sondage (quoique la dissolution française de 1997 a montré les limites de ces prévisions).

Sur ce dernier point, il ne faut pas oublier la probable influence des élections étasuniennes. En cas d’élection de Barack Obama, le PCC aurait vu ses chances sérieusement hypothéquées, les partis de la gauche canadienne étant, de leur côté, portés par le courant progressiste venu du Sud. Malheureusement, il y a fort à parier que le premier ministre québécois Jean Charest sera lui aussi sensible à la stratégie politique de l’opportunisme. En cas de victoire des conservateurs, les PLQ et l’ADQ en seront les premiers bénéficiaires sur la scène provinciale, en cas de déclenchement d’élections à l’automne.

La semaine (politique) sainte

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Dans le présent message, nous allons revenir sur ce qui a déjà été partiellement abordé dans le dernier billet de ce « journal de campagne »…

Mme Palin, ou l’histoire du sermonneur sermonné

Il y a environ 2 semaines maintenant, l’annonce de la candidature de Mme Palin à la Vice-présidence des États-unis d’Amérique aux côtés de John McCain a été l’objet d’une rare frénésie médiatique. Pensez-vous!, une quasi-inconnue propulsée sur le devant des podiums politiques et potentielle 2de du plus puissant État de la planète, voilà qui devrait a priori réjouir ceux qui ne croyaient plus en la démocratie. Détrompez-vous, cette inconnue n’est en fait « que » la gouverneure d’Alaska, « hockey-mum » et ancienne Vice-miss Alaska (ça fait au moins une expérience à titre de second…) à ces heures perdues : en bref, une politique pur jus. Et puis, il y eut ces révélations sur la grossesse de sa famille et, bientôt, les censeurs dénonçant l’intolérance de ceux qui osaient fouiner dans la vie privée de Mme Palin…

À ceux qui trouveraient que cet étalage de la vie privée sur la place publique relève du plus mauvais goût et de la politique la plus vile, j’aurai tendance à les inviter à se concentrer sur les intentions interventionnistes de la dame Palin en question. N’oublions pas que nous avons en face de nous ce genre de personnes qui, en plus de prôner l’enseignement du créationnisme, s’oppose à la contraception et à l’avortement, prône l’abstinence et autres foutaises réactionnaires bien-senties… En bref, la politique de Mme Palin, c’est la politique du gendarme des alcôves.

Raymond Gravel, député de Repentigny, est un prêtre haut en couleur qui n’a pas eu peur de défendre les mariages gais malgré les sermons surannés du Vatican. En juin 2005, lors d’une entrevue accordée au magazine Fugues, il avait raconté son passage difficile dans l’univers de la prostitution homosexuelle.

« Mes prises de position sur l’avortement et sur le mariage gai n’ont pas bien été reçues au Vatican. Mon évêque [Mgr Gilles Lussier] a même reçu une lettre du Saint-Siège disant que si je persistais à ne pas être conforme à la doctrine de l’Église catholique, je devrais en subir les conséquences », avait-il aussi ajouté. Son aventure en tant que député n’aura donc pas duré très longtemps… 2 ans après son élection, il a été sommé de choisir entre son mandat de député et son statut de prêtre. Raymond Gravel a décidé de revenir à ses fonctions sacerdotales. Il ne sera donc pas candidat du Bloc québécois aux élections fédérales. L’abbé Gravel a déclaré à La Presse et au Globe and Mail avoir reçu du Vatican une lettre lui ordonnant de trancher sous peine d’être « laïcisé ».

Les laïques que nous sommes pourrions nous réjouir de ce choix contraint et comme le disait récemment Richard Martineau dans l’une des ses chroniques du Journal de Montréal :

« Je n’ai rien contre monsieur Gravel, qui s’est acquitté de sa tâche avec intelligence, mais la séparation de l’Église et de l’État est l’une des valeurs fondamentales de notre société.
Aimeriez-vous voir un pasteur, un imam ou un rabbin entrer au Parlement ou à la Chambre des communes?
La religion est une chose. La politique en est une autre. Dans notre société, la loi des hommes prévaut sur la loi de Dieu.
Comme a dit Jésus : “Remettons à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu…” »

Mais les choses n’étant pas si simples, elles prennent un sens nouveau à la lumière des dernières déclarations de Mgr Turcotte. En pleine campagne électorale, ce dernier se permet donc de passer outre une quelconque séparation des Églises et de l’État appelant ses ouailles au vote conservateur, comme à la belle époque de la grande noirceur. Même faute, même punition, n’est-ce pas? Le Vatican demandera-t-il selon vous aux évêques de se retirer de la campagne électorale ou de démissionner, comme il l’a fait peu de temps auparavant avec l’abbé Gravel? Je ne parierai pas une cenne là-dessus. M. Gravel fut un très bon député, peu importe qu’il ait été prêtre, boucher, avocat ou médecin…

La prise de position des évêques est malheureusement en droite ligne avec l’idéologie la plus réactionnaire et conservatrice qui soit. L’abbé Gravel dérangeait certainement parce qu’il était un humaniste évoluant dans un parti résolument progressiste; mais, apparemment, les évêques préfèrent s’attaquer aux droits des femmes acquis de longues luttes.

La droite religieuse et conservatrice… égale à elle-même

Déjà, nous apprenions cette semaine que Mme Nicole Charbonneau Barron, candidate conservatrice dans Saint-Bruno, avait été la porte-parole de l’Opus Dei au Québec. Cette espèce de société secrète sectaire, passéiste, aux antipodes de l’universalisme a donc réussi à placer l’un de ses éminents représentants au sein des troupes de candidats conservateurs…

Et bien, figurez-vous que ce n’est pas tout! Le candidat de Stephen Harper dans Honoré-Mercier, Rodrigo Alfaro, est un membre en vue de la Mission charismatique internationale du Canada, l’église du mouvement pentecôtiste. Ce groupe prêche, pêle-mêle, l’abstinence sexuelle hors du mariage et considère l’homosexualité comme « guérissable » : tout un programme…

… Et Sarko dans tout ça?

Ce vendredi, à l’Élysée, devant Benoît XVI, Sarkozy n’a plus opposé l’« instituteur » au « curé ». C’est déjà ça… Il s’est contenté d’énoncer ce qui, pour lui, relève du bon sens : ce serait une « folie », une « faute contre la culture et la pensée » de se priver du « patrimoine vivant » des religions. Et la boucle est bouclée?

Démêlons le vrai du faux et laissons parler le « chef »

Joseph Ratzinger, alias Benoît XVI, en visite cette fin de semaine à Lourdes, le temple des marchands du temple, a défendu qu’une « saine collaboration » devait se réaliser dans « la conscience et le respect de l’indépendance et de l’autonomie de chacun dans son propre domaine », devant 170 évêques et cardinaux.

Et d’ajouter que « L’Église ne revendique pas la place de l’État », qu’« elle ne veut pas se substituer à lui ». L’Église est, selon Benoît XVI, « une société basée sur des convictions, qui se sait responsable de tout et ne peut se limiter à elle-même ».

Alors qu’attend le Saint-Siège pour ramener au troupeau ses brebis égarées?

Bas les masques! Les conservatismes contre le volontarisme de Gilles Duceppe…

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Réponse à l’article « Le dogmatisme de Duceppe » de Jean-François Caron, publié dans le quotidien La Presse du mercredi 3 septembre 2008, qui dénonce la « pensée simpliste gauchisante du chef du Bloc Québécois ».

M. Caron dénonçait aujourd’hui dans la Presse l’empreinte du dogmatisme dans les paroles du chef du Bloc Québécois.

Non sans cynisme, il concède qu’il est dans l’ordre des choses, en politique, de se lancer dans de douteuses enflures verbales. Voilà pour commencer un parti pris qui ne fait pas honneur à la démonstration que son auteur cherche à apporter. En effet, cela reviendrait à considérer que le jeu politique ne saurait être apaisé et, surtout, puisque tous les politiciens seraient hypocrites, il conviendrait à tout prix de faire preuve d’une invraisemblable déférence à l’égard de l’intolérable.

Dans le fond, peu importe que M. Duceppe soit ou non de gauche. Ce que ce dernier conspue, c’est la Réaction. Car à lire M. Caron, la politique est mauvaise et ne serait donc juste qu’en étant insipide. Alors, doit-on reprocher au chef souverainiste de croire en des valeurs transcendantes au sein de la société québécoise? René Lévesque l’avait affirmé : les Québécois sont « celles et ceux qui habitent le Québec et l’aiment » et Bernard Landry d’ajouter plus tard « … et qui l’adoptent ».

Un projet authentiquement humaniste ne peut bien évidemment s’inscrire dans la lecture aussi ethniciste que passéiste de Jean-François Caron au sujet du peuple québécois.

Or, si M. Duceppe a une qualité, c’est bien celle de faire preuve de concordance entre ses convictions profondes (la souveraineté) et ses propositions. Une nation, doit-on lui rappeler, réside sur la conjonction de trois facteurs, à savoir une communauté humaine identifiée dans des limites géographiques, mais dont le trait commun supposé est la conscience d’une appartenance à un même groupe, cela passant notamment par le partage d’un corpus de valeurs. Comment dans ce cas reprocher au chef du Bloc de faire des choix?

À suivre le raisonnement de J.-F. Caron, le fait qu’un État comme la France repose sur un triptyque républicain de liberté, d’égalité et de fraternité n’aurait donc aucune légitimité, pas plus d’ailleurs que les États-Unis qui ont eu l’outrecuidance de déclarer leur indépendance en 1776 en se référant à certaines notions qui ont encore valeur juridique aujourd’hui!

Aussi, loin d’être l’expression d’un gauchisme simpliste, l’existence même du Bloc Québécois se révèle complexe puisqu’il n’est pas homogène. Il n’en demeure pas moins que son discours est cohérent et qu’une société, aussi diverse soit-elle en idées, en croyances, en origines, etc., peut être parcourue par des objectifs communs.

M. Caron est libre de faire le choix du conservatisme et de rejeter l’idée solidariste défendue par Gilles Duceppe comme fondement d’une nouvelle société. Cela ne l’autorise nullement à critiquer l’ambition de voir émerger une société qui se projette dans l’avenir plutôt que de se replier sur elle-même.

Le Québec doit oser l’introspection pour se relever des émeutes

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Texte publié dans l’édition du 19 août 2008 du quotidien Le Devoir

Depuis le début de la semaine, de nombreuses analyses regardent de l’autre côté de l’Atlantique pour comprendre le phénomène des émeutes. Mais le Québec n’est pas la France! Préservons le modèle québécois par la recherche du dialogue et du respect.

Quelques jours après les tragiques évènements dans Montréal-Nord, certains osent déjà établir des parallèles entre ces derniers et le détestable climat qui règne depuis plusieurs années dans les banlieues françaises. Il est vrai que s’il existe une concordance réelle et non fantasmée entre le traitement médiatique des émeutes que nous venons de vivre à ici avec ce qui a pu se produire de l’autre côté de l’Atlantique ces dernières années, ce serait certainement les interrogations sur la validité des modèles d’intégration nationaux.

De manière plus générale et sans céder au sensationnalisme adopté par certaines presses, on a communément pointé du doigt l’échec du multiculturalisme anglais après les attentats de Londres; les ratages du melting-pot et du rêve américain après les ravages du cyclone Katrina sur la Nouvelle-Orléans; la fin du modèle néerlandais après les meurtres du réalisateur polémiste Théo Van Gogh et du leader d’extrême-droite Pim Fortuyn ainsi que la récente fatwa contre Ayaan Hirsi Ali; l’incapacité du modèle d’intégration républicaine français à dépasser sa diversité cuturelle et peut-être va-t-on bientôt s’interroger à l’étranger de la validité du multiculturalisme canadien. Il reste toujours plus évident de stigmatiser la crise naissante des différents « modèles » pourvu qu’il s’agisse de celui du voisin…

Or, affirmer que les modèles d’identités nationales, à l’heure d’une mondialisation inéluctable, soient en crise n’a rien d’extravagant; mais affirmer l’échec d’un modèle plutôt qu’un autre révèle plus un cloisonnement nationaliste quand il faut se rendre à l’évidence qu’il n’existe aucune modèle universel fiable. Les évènements actuels doivent donc s’appréhender dans une perspective beaucoup plus généraliste.

En France, en 2005, toute la classe politique s’était unie dans une forme d’union républicaine (plutôt rare au quotidien) pour affirmer l’impérieuse nécessité de restaurer les « principes républicains ». Cependant, le débat qui en a suivi n’a fait que révéler des problématiques beaucoup plus concrètes, relevant notamment de la perte de légitimité de l’État-nation dans ses prérogatives classiques. Ce constat découle plus de l’intégration européenne et de la loi des marchés transnationaux que de l’improbable oubli de valeurs aussi fondamentales que l’égalité ou l’humanisme. Précisons d’ailleurs que ces dernières, d’ailleurs, n’ont jamais constitué un corpus monolithique car faut-il rappeler que le prétendu « âge d’or » de la République française a été bousculé par des groupes aussi différents que radicaux laïcs, communistes, socialistes démocrates, catholiques, royalistes, populistes voire même groupes fascisants. Et, au Québec, pas moins qu’ailleurs, le rapport à l’identité collective est aussi protéiforme que mouvant dans le temps et l’espace.

Alors pour refuser de céder à certaines tentations d’analyses discriminantes, il est nécessaire de concentrer nos efforts sur la place à consentir aux institutions publiques dans la vie de la cité. On l’a vu, la cible des émeutes reste le dépositaire de l’autorité publique. Quoi qu’on en pense, le Maire de Montréal, Gérald Tremblay, l’aura noté en affirmant qu’il ne tolérerait « pas que des policiers, des pompiers et des ambulanciers soient victimes d’atteintes physiques ». En ce sens, le débat sur le rapport à la collectivité des différentes communautés culturelles ne serait en fait qu’un avatar rassurant pour oublier le problème réel de la vie quotidienne de milliers de citoyens. Le prétexte d’un débat sur l’intégration de la diversité ne serait qu’une illusion, or, lorsqu’on se trompe de problème, on ne risque pas de résoudre quoi que ce soit.

L’expression imparfaite d’une critique sociale justifiée

En fait, ce n’est pas l’intégration en elle-même qui doit être remise en cause, mais plutôt notre rapport à une classe sociale pauvre (un néo-lumpenproletariat pour certains, une underclass pour d’autres). En l’absence d’études sur les phénomènes des émeutes puisque le celui-ci est nouveau ici, nous pouvons constater qu’ailleurs, globalement, les parents des jeunes en révolte furent pour la plupart membres de la classe ouvrière. La désindustrialisation (et, par là même, la disparition de la culture ouvrière traditionnelle), a conduit à une forte dévalorisation de la valeur du travail. Le problème des « pauvres », c’est que l’économie moderne n’en a plus besoin. Et cela est un phénomène que la France partage avec le reste du monde occidentale. Aussi, le combat pour l’intégration d’une underclass est le même de Londres à Los Angeles en passant par Montréal ou Paris. En l’absence d’une socialisation par la travail telle qu’elle avait pu exister par le passé (association ouvrières, syndicats, etc.), la crise actuelle n’est pas nécessairement une spécificité française. Elle est plutôt un phénomène commun aux sociétés post-industrielles, même si, bien sûr, l’état du marché de l’emploi reste ici éminemment différent et le taux de chômage français (réel pas officiel) bien supérieur à nos réalités.

Après les émeutes de 2005, le sociologue français Jean-Jacques Yvorel avait proposé que si « les pratiques des émeutiers se situent hors du répertoire d’action collective légitime de la France d’aujourd’hui », il n’en demeure pas moins qu’elles « ne saurai [en] t être rejetée dans la délinquance pure et simple ou l’insignifiance ». Il assimile donc ces mouvement à ce qui constitue « un répertoire d’action collective ancien, “protopolitique” », c’est-à-dire où les perspectives de transformation politique ou sociale sont absentes, mais qui comporte néanmoins une critique de l’ordre établi. Il établit d’ailleurs de sérieux points de convergence entre les « émotions paysannes » des XVIIe-XVIIIe siècles ou les rébellions de « l’été rouge » de 1841 et les émeutes de novembre 2005.

Évitons le discours politique amalgamant et réducteur

Peu compréhensif, on a connu Nicolas Sarkozy pour le moins vindicatif à l’égard des « jeunes », tant par le préjugé négatif (« caïds », « racailles », etc.) que dans certains échanges verbiaux, notamment sur un plateau de télévision où il avait répondu « vous êtes ici entre gens bien élevés ». Or, le langage de ces jeunes, relégués au rang de « citoyens de deuxième zone », n’a malheureusement pas été baigné par la rhétorique universitaire ou politicienne.

Avec surprise, on a pu lire dans un autre quotidien que lorsque Nicolas Sarkozy a été muté à l’Économie et aux Finances, en 2004, « le climat avait beaucoup changé en France. La racaille ne faisait plus la loi ». Bien que fausse et péremptoire, cette affirmation contient une mince vérité. Le climat avait effectivement changé : il avait réussi à diffuser à la fois une idée et une image, celles des jeunes, en déshérence sociale, dont il a fait des « quasi-sous-hommes » parce qu’ils ne disposeraient pas du même capital économique, social et culturel. Mais si l’on a beaucoup focalisé notre attention sur Nicolas Sarkozy, il ne faut pas oublier qu’un ancien ministre de gauche, Jean-Pierre Chevènement, avait qualifié ces mêmes jeunes de « sauvageons » quelques années auparavant.

Le Canada dispose d’un héritage politique certain et la construction d’un rêve multiculturaliste crée la spécificité de son identité. Elle ne doit pas pour autant constituer une outrageante fierté, car elle n’est pas exempte de vicissitudes, et d’autres choix auraient pu être faits sans être pour autant blâmables. Cela dit, il existe au Québec une quête de l’identité collective qui tranche avec une tendance naturelle à l’individualisme anglo-saxon et qui constitue, en cela, un atout majeur pour répondre aux défis qui se posent aujourd’hui.

La France n’a jamais su tirer les enseignements de 30 années d’embrasements de ses banlieues. Les politiques et autres « plans banlieues » se sont multipliés sans réels changements et, surtout, aucune tentative sérieuse n’a été menée pour redessiner les rapports entre un État en perte de vitesse et ses quartiers. Peu à peu, la France s’est retirée de ces derniers qualifiés de « zones de non-droit », à commencer par une éducation nationale qui ne sait plus comment répondre correctement à des enjeux auxquels elle ne s’est jamais préparée… Et la politique répressive de Nicolas Sarkozy n’a rien arrangé à l’affaire lorsqu’il s’est évertué, dès 2003, à contester l’intérêt d’une « police de proximité » qui privilégierait le travail social dans les quartiers aux résultats, notamment en matière d’interpellations. La Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) a régulièrement relevé l’augmentation des plaintes depuis 2002 jugeant également que certaines méthodes de la police comme la fouille à corps et le menottage sont utilisées abusivement. Entre 2006 et 2005, les saisines de cette commission ont augmenté de 25 %!

Alors oui, la Québec n’est pas la France : il faut que notre société, celle dont nous héritons ou que nous avons adoptée par choix, soit à même de corriger au plus vite ses faiblesses. En ces instants d’une rare gravité, l’actualité laisse entrevoir un espoir. Malgré le traumatisme, et grâce à cette incroyable fierté et volonté de surmonter les problèmes, Montréal-Nord s’est rapidement ressaisi. Institutionnels, citoyens, politiciens, intervenants sociaux et communautaires se mobilisent déjà. Certains auraient pu y voir là une crise insurmontable, car « la crise vient justement de ce que le vieux meurt et de ce que le neuf ne peut pas naître ». Mais les citoyens montréalais sauront donner tort à Antonio Gramsci en rendant le plus bel hommage qui soit à Freddy Villanueva, celui de contribuer à l’émergence de solutions renouvelées et apaisées aux tensions sociales et institutionnelles qui minent les quartiers les plus défavorisés des cités occidentales.