Entrevue avec Gilbert Paquette

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Gilbert Paquette est un chercheur universitaire et un homme politique québécois. Ministre de la Science et de la Technologie dans le gouvernement de René Lévesque de 1982 à 1984, il est chercheur au Centre interuniversitaire de recherche sur le téléapprentissage (CIRTA-LICEF), qu’il a fondé en 1992. Président des Intellectuels pour la souveraineté (IPSO), il a publié en mars 2008 La nécessaire alliance aux éditions Les intouchables.

Entrevue avec Gilbert Paquette, « La nécessaire alliance » par Florent Michelot sur Mixcloud.

La nécessaire alliance
Gilbert Paquette, mars 2008
Éditeur : Les Intouchables
ISBN-10 : 2895493227
ISBN-1 3: 978-2895493228

« Pour une gauche efficace », recension du livre

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Pour une gauche efficace
Auteur : Jean-François Lisée
Date de parution : 12/2008
ISBN : 9 782 764 606 407
Editeur : Le Boréal
Collection : Essais et documents

La rédaction de cette recension est notamment basée sur un entretien réalisé par nos soins et dont l’intégralité peut être consultée ici.

Jean-François Lisée n’est pas de ceux que la tournure des évènements va freiner, et ce n’est pas la crise économique actuelle doublée d’une prolongation du bail libéral à Québec qui contredira cela. Tantôt chercheur, tantôt journaliste, tantôt conseiller politique de l’ombre, le voici de nouveau dans le rayonnage de nos librairies pour un nouvel essai : Pour une gauche efficace. Quoi que la crise économique permet à d’anciens chantres du néo-libéralisme de se faire défenseurs de l’État-providence, l’auteur nous livre là une réflexion à rebours de l’air du temps, aussi rafraîchissante et structurée que son parcours professionnel est atypique. Surtout, l’ancien correspondant de presse à Paris et à Washington nous livre une approche ambitieuse qui ne sombre jamais dans le pessimisme : sans mésestimer les efforts qu’il nous faudra produire dans un avenir que l’on sait semé d’embûches, il trace la route vers un Québec solidariste et dynamique.

Auteur de plusieurs livres à succès traitant de la politique québécoise (citons notamment Dans l’œil de l’aigle : Washington face au Québec – ISBN 2890523284 — sur l’approche de la diplomatie états-unienne quant à la question québécoise, et la biographie en deux tomes du premier ministre Robert Bourassa pendant les évènements de 1990-1992 — ISBN 2890526216 et ISBN 289052628), Jean-François Lisée est devenu conseiller politique du premier ministre péquiste Jacques Parizeau, en 1994, puis, de 1995 à 1999, de son successeur, l’ancien chef du Bloc Québécois Lucien Bouchard. En 2004, il est devenu directeur exécutif du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM).

À l’image du caricaturiste Chapleau (voir l’illustration ci-contre), d’aucuns lui reprocheront ce côté touche-à-tout, ne sachant trop comment le qualifier ; toutefois, s’il est une chose qu’on ne saurait lui reprocher c’est son insatiable appétit de travail et sa volonté de contribuer au débat…

Un brin provocateur, l’heure est donc venue, pour l’auteur, de « voler des idées à la droite quand elles peuvent nous permettre d’obtenir des résultats de gauche ». Formidable stimulant intellectuel, son dernier essai, Pour une gauche efficace, passe donc à la moulinette un certain nombre d’idées reçues pour mieux contrecarrer certains discours dominants dans l’opinion.

La fin du paradigme américain

La gestion de l’État n’est pas neutre et, à ses yeux, la pierre angulaire des politiques de droite reste la création et l’accumulation de richesse. Les desseins qui en découlent sont clairs : désengagement de l’État, affaiblissement du rôle des syndicats et, surtout, démembrement du filet social, principal protecteur contre la lente dérive vers l’exclusion. Cet affaiblissement de la puissance publique, l’auteur l’explique principalement par l’imposition du référentiel néolibéral dans les années 1980. Dans un entretien qu’il nous accordait il y a quelques semaines, il rappelait l’héritage négatif, mais toujours vivace du reaganisme qui a conduit à la fragilisation de nos modèles sociaux. De cette approche, il déplore l’idée « que l’impôt sur le revenu des hauts salariés et des plus hauts revenus était une mauvaise chose […]. Cela a donc créé un détournement de la richesse créée vers les plus riches et un rétrécissement de la capacité des États à imposer et donc de redistribuer et une stagnation des classes moyennes […] Depuis Reagan, les États-Unis ont tiré vers le bas la capacité des pays occidentaux à taxer les plus riches, ce qui fragilise la gauche et un certain nombre d’éléments de filet social ».

Rejetant fermement ce paradigme états-unien de l’intervention publique, partisan du gros bon sens politique, il se classe parmi les progressistes pragmatiques. Cette approche ne renie donc pas l’économie de marché, mais s’inscrit dans une revalorisation du rôle de l’État et de sa capacité à lever l’impôt. Il nous confie que selon lui « le but de l’impôt, c’est de corriger à l’arrivée les inégalités que le marché a créées au départ. Alors oui, c’est certainement la plus grande invention depuis le bouton à 4 trous ! » Le postulat de son essai est simple « la question de la création, comme celle de la redistribution, de la richesse est essentielle. Cependant, […] le sujet de la richesse est trop important pour le laisser aux seuls riches ». Parmi les quelques idées qu’il développe, nous retiendrons quelques-unes d’entre elles qui concernent plus particulièrement la réforme de l’État et impacteront budget.

La « nationalisation » des PPP

Indubitablement, il y a eu des controverses, des erreurs souvent, et des excès parfois (certes, le métro à Laval a été sujet à une polémique douteuse, mais nous connaissons tous les affres qui ont entouré la construction du Stade) qui ont incontestablement rendu la gestion publique très impopulaire. En ce sens, il aurait donc été assez malhonnête de ne pas vouloir voir dans les partenariats publics-privés (PPP) une tentative de résolution des égarements inhérents aux maîtrises d’œuvre publiques : ces derniers ont permis d’encadrer la plupart des grands dossiers tout en les dépolitisant (particulièrement en ôtant la gestion de l’agenda au politique et évitant ainsi la fameuse instrumentalisation pour « effets d’annonces »). En clair, quoiqu’idéologiquement contestable, cela a permis d’apporter une touche de renouvellement dans la sphère publique.

Ceci dit les PPP n’ont rien de miraculeux : le coût bien plus élevé des taux d’intérêt des prêts consentis pour leur financement et la recherche légitime du profit qui découle de l’entrepreneuriat privé sont ses talons d’Achille. Les frasques entourant la (non ?) construction du futur CHUM en sont autant d’indicateurs.

Reprenant l’idée de Louis Bernard, Jean-François Lisée propose donc de les « nationaliser », c’est-à-dire d’en confier la responsabilité à une autorité indépendante responsable et désignée par l’Assemblée nationale. Objectif : « rassurer les citoyens choqués, à bon droit », et revaloriser la fonction publique, car la gauche ne peut être efficace qu’en se reposant sur l’État ; or, pour que celui-ci soit fort, il doit être respecté et encouragé.

La fonction publique québécoise actrice plutôt que souffre-douleur de la réforme

L’ancien journaliste dénonce fermement les conditions dans lesquelles la droite a tendance à réaliser des réformes dont le but ultime reste, selon lui, la privatisation en négligeant les « conditions salariales et les conditions de travail des artisans du secteur public». Il défend donc le principe « d’innocuité, c’est-à-dire qu’on peut demander beaucoup de travail de réforme aux artisans du secteur public, mais en posant d’abord le principe que l’emploi, les conditions salariales et les conditions de travail seront protégés ».

À cet égard, il propose d’instaurer un bénéfice, de « faire en sorte d’intéresser les travailleurs à l’augmentation de la productivité, à l’augmentation de la performance », même s’il déplore qu’encore aujourd’hui, « à gauche, il y a encore cette idée que non c’est impossible, et qu’il ne doit pas y avoir l’appât du gain : c’est encore quelque chose de tabou ». Avec une pointe de dépit, il nous concède que malgré le fait que l’histoire nous ait appris que l’idéalisme est fondamental, l’appât du gain et la prise de responsabilité sont inévitables si « on souhaite de l’innovation pour la qualité de vie, de l’innovation pour le pouvoir d’achat des familles et des salariés ».

Or, on le sait depuis Adam Smith, « les plus grandes améliorations dans la puissance productive du travail […] sont dues à la division du travail ». En toute logique, l’auteur constate qu’il n’est pas de meilleure ressource que les employés de la fonction publique eux-mêmes pour corriger les inefficacités de l’organisation du travail.

En conséquence, il s’agirait là de rendre les fonctionnaires québécois décideurs et acteurs de la réforme de l’État en les intéressant à hauteur de 25 % des marges dégagées.

Rendre le Québec encore plus attractif sans déroger à l’équité

Qui dit État prétendument trop lourd dit fiscalité élevée et, on le sait, le Québec est souvent pointé du doigt, car considéré comme l’endroit le plus « taxé » d’Amérique du Nord.

L’auteur atténue néanmoins ce lieu commun en développant l’idée selon laquelle cela ne freine en rien la croissance du Québec, les États-Unis et le Québec connaissant d’ailleurs une croissance de la richesse par personne équivalente soit 14,5 % et 14,2 % entre 1999 et 2008, soit 3,1 points de mieux que l’Ontario. De plus, reprenant l’expertise du ministère québécois des Finances, de ce fardeau prétendument insupportable, les Québécois en auraient finalement pour leur argent : à titre d’exemple, les Québécois ont certes dépensé 2,8 G$ en impôts de plus que s’ils étaient sous l’empire d’une législation fiscale similaire à celle de l’Ontario, mais la province du Québec offre à ses citoyens l’équivalent de 4,1 M$ de politiques supplémentaires (services de garde, effort culturel, logement social, relations internationales, etc.) par rapport à sa voisine de l’Ouest.

Il n’en demeure pas moins qu’il propose un allègement sensible du fardeau fiscal pesant sur les entreprises afin de rendre le Québec compétitif par rapport à ses voisins. Défenseur d’un pacte social entre l’initiative privée et la puissance publique, il propose en retour que les entreprises s’engagent à respecter strictement « le cadre juridique et réglementaire le plus favorable du continent aux droits des salariés […] et le plus rigoureux du continent en matière de protection de l’environnement et des consommateurs ».

On s’en doute, ces réductions de taxes impacteront le budget de la Province. Pour contrebalancer les recettes, Jean-François Lisée propose différents outils pour faire payer leur juste part aux « riches ». Prenons le cas des amendes, selon l’auteur, leur coût devrait être pondéré en fonction du revenu, comme cela se fait déjà dans de nombreux pays : « une contravention pour avoir grillé un feu rouge ? L’équivalent d’une demi-journée de revenu ». Plus généralement, c’est l’ensemble des services fournis par la collectivité qu’il propose de réévaluer en fonction des salaires. Le coût des garderies pouvant s’élever de 40 à 60 $ la journée à Toronto ou Boston, pourquoi devrait-on se contenter de percevoir le strict minimum des citoyens les mieux nantis ?…

Quid de la privatisation d’Hydro-Québec : la fin de la « poule aux œufs d’or » ?

Mario Dumont, ancien chef de l’Action démocratique du Québec, a introduit le débat de la privatisation du géant public de l’énergie qu’est Hydro-Québec. Certains défenseurs de l’approche étatiste pourront donc trouver hors de propos cette proposition de privatisation partielle que fait Jean-François Lisée. En effet, même si l’auteur s’étend longuement sur le sujet, chiffres à l’appui, il ne persuadera que difficilement les plus réfractaires au démembrement du capital de la compagnie.

Néanmoins, il nous faut ici moduler son intention. Il ne s’agit pas de se contenter d’augmenter les tarifs pour ensuite privatiser totalement l’entreprise productrice d’énergie et rendre le citoyen seul tributaire des conséquences négatives. Pour être précis, le directeur du CÉRIUM ne défend qu’une privatisation de 25 % de la compagnie parapublique sur le marché international pour maximiser le bénéfice de la vente d’action.

Première étape : augmenter de 60 % le coût du kilowatt par heure (kWh) et, au même moment, assurer une baisse massive du taux d’imposition des ménages afin d’assurer une « opération blanche » dans leur porte-monnaie. Cette baisse d’imposition assurera, de fait, une plus grande concurrencialité du Québec au niveau de la taxation par rapport à ses voisins, pénalisera les plus gros consommateurs et libérera de l’énergie à toutes fins utiles. Et c’est sans compter l’impact de la hausse de tarif sur le marché de la rénovation qui générera assurément de l’activité économique… Enfin, seconde étape, il prévoit effectivement une vente de 25 % d’Hydro-Québec, assurant, du même coup, une entrée directe de 32 G$ dans le budget de l’État, réduisant par la même le coût de la dette de 2 G$ chaque année. Voici qui permettra de financer quelques projets sociaux que l’auteur décrit volontiers dans la suite de son ouvrage.

Le refus du déterminisme social

La partie attribuée à l’exclusion est parmi les plus intéressantes de l’essai. Tenter d’en corriger les effets en aval est coûteux pour la société, et certainement plus que de prendre les mesures nécessaires pour réduire les inégalités à leur origine. Indéniablement, en Amérique du Nord, le Québec est le mieux outillé dans cette lutte, mais l’auteur propose d’aller encore plus loin dans le domaine. Cela passe notamment par la généralisation des services de garde en privilégiant les quartiers les plus défavorisés (en rupture totale avec l’approche très Public choice de l’ADQ et des conservateurs consistant à verser directement l’argent aux familles), soutenant la scolarisation dès le plus jeune âge ou en imposant aux jeunes bénéficiaires de l’assistance publique à suivre des formations susceptibles de les réintégrer sur le marcher de l’emploi.

Nous terminerons cette rapide étude du livre en abordant la fâcheuse question des droits de scolarité. Les lecteurs de son précédent ouvrage seront déçus de le voir recycler des idées abondamment développées dans Nous. Néanmoins, voici les grands traits de sa proposition.

Il ne fait pas de doute que l’enseignement supérieur est constamment sous-financé, mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. Les exigences financières sont telles que le Québec est aujourd’hui reconnu pour son accessibilité aux études supérieures (deux fois moins cher qu’en Ontario et, selon l’université, parfois sept fois moins qu’aux États-Unis). Il n’y a donc qu’un pas à faire pour affirmer que les frais de scolarité (prosaïquement, nous les qualifierons volontiers d’élevés sans être inaccessibles et suffisamment modestes pour être abordables sans mettre en péril le financement de l’Université…) sont la clef du succès.

De fait, toucher aux droits de scolarité revient à bouleverser un fragile équilibre. L’auteur ose remettre en doute le caractère réellement juste et en profite pour refonder leur financement. Ainsi, sans entrer dans les détails, il s’agirait d’élever les frais de scolarité en les scindant en deux parties. La première, équivalente à celle que les étudiants paient aujourd’hui constituerait des arrhes, un premier versement valant acompte pour la poursuite des études. La seconde partie, sujette de l’innovation, correspondrait au reste du coût réel de la scolarité et serait payé en remboursement différé, cela sous condition de ressources. Il est évident que, dépendamment du niveau de ressource fixé pour imposer le remboursement (l’auteur propose le salaire annuel de 75 k$ comme seuil), il y aurait peu de chance que 100 % des étudiants québécois en arrivent à payer le coût réel de leurs études.

Enfin, afin de mettre à mal le départ assez massif d’étudiants formés au Québec pour travailler ailleurs, il propose que le Québec passe des contrats d’engagement avec les étudiants. Ces derniers s’engageraient donc à rester au Québec (« rentabilisant » l’investissement de la Province pour ses études) pendant un certain laps de temps. En échange, le Québec lui offrirait des crédits d’impôt. Ce système existe d’ores et déjà en France, notamment, dans la formation des enseignants des IUFM qui s’engagent à rester dans leur région de formation, et ce afin de favoriser l’équilibre territorial national.

 

Ces quelques mesures ne traduisent que très partiellement l’étendue des travaux produits dans cet ouvrage. La rigueur est bien présente et, quoi que parfois « technocratiques » pour un lecteur peu habitué au genre, la plume du journaliste est toujours présente pour ne pas l’abandonner en cours de route et nous accorder souvent une note de dérision.

Ceci dit, les amateurs de formules dithyrambiques et autres déclarations d’intention à peu de frais resteront certainement sur leur faim et pourront reprocher à Jean-François Lisée de ne pas prétendre à porter un message de gauche résolument refondateur, se contentant, dès lors, de corriger un système qu’il sait intrinsèquement déficient. L’auteur s’en défend en nous précisant qu’il souhaitait, avant tout, apporter cette accumulation d’idées au débat public pour « nous faire un pas ou deux sur le chemin du progrès social » et « corriger le système pour le rendre plus humain, plus productif, plus respectueux des citoyens ».

Effectivement, à la fin de son propos, il reconnaît la non-viabilité du système actuel, notamment pour les considérations environnementales que nous connaissons tous. La destruction des milieux naturels, la réduction de la biodiversité, le réchauffement climatique ou l’utilisation excessive des ressources sont autant « de mauvaises nouvelles qui nous pendent littéralement au nez ».

Alors, un livre pour rien ? Celui-ci n’est qu’une étape, car l’objectif, pour les prochaines années, sera donc de « définir une sortie de l’économie de marché consumériste, qui ne va nulle part et qui va frapper un mur ».

Aussi, quoi qu’un gouvernement d’inspiration libéral soit solidement au pouvoir pour les prochaines années, l’auteur ne se laisse pas aller au pessimisme : « les choses que je ne peux pas changer, je m’en accommode et j’essaie d’en tirer le côté positif et, effectivement, ce sont des idées que j’insère dans la conversation de la mouvance de gauche, en espérant qu’elles trouvent preneur, qu’elles se répercutent dans les programmes et ensuite dans les actions ». En espérant…

« Pour une gauche efficace » : Entretien avec Jean-François Lisée

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Pour une gauche efficace
Auteur : Jean-François Lisée
Date de parution : 12/2008
ISBN : 9 782 764 606 407
Editeur : Le Boréal
Collection : Essais et documents

Cet entretien a notamment été utilisé en vue de la rédaction d’une recension de ce livre qui peut être consultée ici.
À l’origine journaliste, vous avez notamment été conseiller des Premiers ministres québécois Jacques Parizeau et Lucien Bouchard et êtes actuellement directeur exécutif du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM).
La publication de votre récent ouvrage, Pour une gauche efficace, est une véritable bouffée d’air frais intellectuelle pour les tenants d’une approche interventionniste de l’État. Vous démontrez avec beaucoup de mordant qu’il est possible de concilier les objectifs de justice sociale, de rigueur budgétaire et d’efficacité économique.
Vous expliquez en introduction que vous souhaitiez casser l’idée que la « gauche » est une étiquette dépassée et tout au long du livre vous « passez à la moulinette » un certain nombre d’idées reçues. Un brin provocateur, vous allez même jusqu’à prétendre qu’il est possible « de voler des idées à la droite quand elles peuvent nous permettre d’obtenir des résultats de gauche »! Vous ne craignez pas qu’à penser ainsi vous fassiez le jeu d’une droite beaucoup plus imaginative qu’une gauche qui ne serait bonne qu’à bricoler les solutions de ses opposants pour répondre à ses objectifs?
  • Vous avez raison : je m’expose à toutes les critiques Je suis certain de m’exposer aux critiques de mes amis de la gauche, qui vont me dire que ce sont des idées de droite déguisées, et je m’expose aux critiques de la droite qui va me dire que je n’ai rien compris parce que j’essaie de détourner des idées à des fins autres que celles pour lesquelles elles étaient conçues.
    Alors par exemple, ce que je dis, c’est que pour nous, en tant que personnes de gauches qui défendent le service public, il est important de prendre les moyens pour faire en sorte que le service public reste public, soit efficace, soit performant et mérite l’appui de la population. Mais, pour y arriver, pour empêcher la privatisation, pour empêcher son érosion, pour empêcher sa dilapidation par la droite, il ne faut pas laisser à la droite les idées de réforme, de performance, d’émulation et un certains nombre d’idées qui feraient en sorte que le service public soit mieux défendu.
    En fait, ce ne sont pas des idées de droite, ce sont des idées que la gauche a laissées à la droite et qu’elle doit reprendre à son goût. Je vais vous donner un exemple : lorsque la droite souhaite réformer le service public, c’est pour le privatiser. Or, pour le privatiser, elle se fout des conditions salariales et des conditions de travail des artisans du secteur public. Moi je pose le principe qu’une réforme de gauche du secteur public doit commencer par le principe d’innocuité, c’est-à-dire qu’on peut demander beaucoup de travail de réforme aux artisans du secteur public, mais en posant d’abord le principe que l’emploi, les conditions salariales et les conditions de travail seront protégées. À partir du moment où on a sécurisé ces artisans dans leurs emplois, leurs conditions, etc. on leur dit maintenant « on va harnacher vos propositions pour l’augmentation de la qualité du service et de sa performance et, en se fondant sur vos propositions, on va faire en sorte qu’une partie des économies réalisées retourne dans vos poches et qu’une autre partie revienne au service public pour augmenter l’investissement public ».
    Vous voyez, pour la droite, c’est une proposition qui est anathème parce qu’à la fin elle permet au service public d’être encore plus important et, pour la gauche, c’est une façon de protéger le service public contre sa privatisation.
Est-ce que vous partagez cette analyse selon laquelle la gauche est devenue la tenante du conservatisme depuis que la droite, désormais parée des plus beaux habits du libéralisme et du réformisme, la dénonce comme étant arc-boutée sur les acquis sociaux?
  • La gauche a raison de défendre les acquis sociaux, mais elle n’a pas raison de défendre les mécanismes qui nous ont permis de les avoir ou d’être conservatrice dans la façon dont est organisée la société ou dans la façon dont les travailleurs ont un mot à dire. Par exemple, cette idée, un peu tabou à gauche, et que j’emploie, de dire que le syndicalisme c’est non seulement bien, mais essentiel — il faut augmenter les niveaux de syndicalisation partout, y compris au Québec où ils sont déjà assez élevés —, mais cela dit, il faut en plus faire en sorte d’intéresser les travailleurs à l’augmentation de la productivité, à l’augmentation de la performance. En bref, faire en sorte que, par un système de répartition des gains de productivité, une unité dans une usine qui a contribué à augmenter la productivité soit récompensée en matière de gain, qu’il y ait un système de bonus sans jamais avoir de malus. Alors, à gauche, il y a encore cette idée que non c’est impossible, et qu’il ne doit pas y avoir l’appât du gain : c’est encore quelque chose de tabou.
    Je pense que l’on a appris, à travers l’histoire, que l’idéalisme et l’altruisme sont des éléments réels, importants de l’activité humaine, mais ce n’est pas le seul. Si l’on souhaite de l’innovation pour la qualité de vie, de l’innovation pour le pouvoir d’achat des familles et des salariés, une des clefs de l’innovation c’est l’appât du gain, l’innovation et la prise de responsabilité. Alors, il faut la mettre au profit des travailleurs, des salariés et du service public.
Alors, de façon un peu plus générale, on sent assez peu dans votre livre l’envie d’aller plus loin que la simple correction au système actuel… Êtes-vous fataliste au point de n’imaginer que des corrections plutôt que de rêver d’une société nouvelle? Par exemple, vous parlez assez peu de l’économie sociale et solidaire, or certains considèrent qu’elle peut s’appréhender en tant qu’alternative crédible au capitalisme tout en conciliant respect de l’individu, protection de l’environnement et efficacité économique.
  • J’en parle lorsqu’il s’agit de définir ce que serait une gauche efficace. Cette gauche efficace ne conçoit pas la production comme seulement la production capitaliste et, dans ce sens, l’économie sociale et le milieu des coopératives sont une alternative intéressante et qui est en progrès, au Québec en particulier. Cependant, au niveau de l’échelle de la production totale, ça ne représente que 5 % de l’emploi non agricole au Québec : ce n’est pas insignifiant, mais c’est loin d’être prédominant. Je ne pense pas que, même dans une stratégie nécessaire de valorisation de l’économie sociale et solidaire, on puisse en faire dans un avenir prévisible, à vue d’homme ou à vue de femme, l’élément prédominant de la production.
    Alors oui, vous avez tout à fait raison, dans tout le chapitre de ce livre, sauf le dernier, je propose des façons, au Québec et à la gauche québécoise, de corriger le système pour le rendre plus humain, plus productif, plus respectueux des citoyens. Mais, dans le dernier chapitre, je dis : tout ce qu’on vient de faire, c’est d’améliorer la position des Québécois dans le système actuel, or, le système actuel est insoutenable à moyen terme — insoutenable notamment pour les raisons environnementales que l’on connaît. Donc, la grande tâche de la gauche, pour la décennie à venir, et je parle de décennies parce que le temps presse, c’est de définir une sortie de l’économie de marché consumériste, qui ne va nulle part et qui va frapper un mur — c’est-à-dire l’incapacité de la planète à l’alimenter, et de trouver un nouveau système économique. C’est effectivement la grande question qui nous est posée pour les années qui viennent…
Vous citez souvent l’exemple de la France alors que ce pays est souvent considéré par ses propres habitants comme étant en délicate posture. D’ailleurs, vous notez que la France aurait le même taux de croissance de richesse par habitant que le Québec entre 2000 et 2007. Vous qui connaissez bien la France, pensez-vous que nos modèles sociaux, tant décriés pour leurs impôts et la lourdeur de leur État, peuvent résister aux assauts de la crise économique annoncée? Les marges de manœuvre seront serrées dans les prochaines années : l’État-providence pourra-t-il lui tenir la dragée haute?
  • Vous savez, ça dépend beaucoup d’Obama en fait, pour la simple raison que la fragilité de nos modèles sociaux tient au fait que depuis une vingtaine d’années, depuis Reagan en fait, il y a eu cette idéologie que l’impôt sur le revenu des hauts salariés et des plus hauts revenus était une mauvaise chose et que donc il fallait réduire leur niveau d’imposition. Cela a donc créé un détournement de la richesse créée vers les plus riches et un rétrécissement de la capacité des États à imposer et donc de redistribuer et une stagnation des classes moyennes. Alors c’est intéressant de voir comment Paul Krugman, dans son avant dernier livre L’Amérique que nous voulons, explique très bien comment Roosevelt, à la suite d’une crise assez semblable à celle que l’on vit maintenant, a essentiellement créé la classe moyenne américaine à coup d’imposition. C’est l’augmentation de l’imposition des hauts revenus , c’est l’augmentation de l’imposition des entreprises qui ont fait en sorte qu’il y a eu un écrasement de l’échelle des revenus aux États-Unis pour créer une classe moyenne importante et des riches qui étaient beaucoup moins riches qu’avant la crise de 1929. Depuis Reagan, les États-Unis ont tiré vers le bas la capacité des pays occidentaux à taxer les plus riches, ce qui fragilise la gauche et un certain nombre d’éléments de filet social. Maintenant, Obama et les économistes républicains américains savent que, avec les déficits importants qui sont créés maintenant — on parle de 7 à 8 % du PIB américain, chaque année, de déficit, ce qui est insoutenable — que la seule façon de s’en sortir maintenant, ce sera l’imposition. Alors s’ils augmentent sérieusement l’imposition les revenus des plus aisés ça va permettre à tout l’occident de suivre cet exemple. Ce serait une révolution importante, mais qu’on a déjà vécu dans les années 1930. Ça pourrait donc permettre de sortir de la crise en augmentant le pouvoir d’achat de la classe moyenne et des salariés des plus bas revenus.
    Dans le système actuel, c’est assez restrictif de le dire, mais nos systèmes fiscaux sont tributaires de décisions qui vont être prises à Washington au cours des 2 ou 3 prochaines années.
Vous redorez donc le blason le l’impôt !…
  • Oui! Absolument, le but de l’impôt, c’est de corriger à l’arrivée les inégalités que le marché a créées au départ. Alors oui, c’est certainement la plus grande invention depuis le bouton à 4 trous!
Selon vous, la percée, même marginale (malgré la perte de voix par rapport à 2007), de Québec Solidaire aux dernières élections doit-elle être perçue comme le constat qu’un parti revendiquant son ancrage à gauche est nécessaire pour le Québec? En n’osant pas s’assumer, le PQ ne risque-t-il pas de se faire doubler sur sa gauche?
  • Je suis très proche de leurs positions. J’ai lu leur programme électoral et je suis prêt à signer 90 % de ce qui y est écrit. Cependant, pour que la gauche soit efficace, il faut qu’elle soit au gouvernement, or Québec Solidaire n’a pas vocation à entrer au Gouvernement dans un avenir proche. D’ailleurs, aujourd’hui on a assez de recul de l’exercice démocratique en Europe pour savoir que les partis qui sont à gauche du parti socialiste n’ont jamais eu de progression suffisamment significative pouvant les approcher du pouvoir. On sent bien que les électorats occidentaux n’élisent que des partis qui sont proches du centre, centre gauche ou centre droit. En conséquence, si l’on veut faire des politiques de gauche efficaces, il faut les introduire dans les programmes de partis qui peuvent prendre le pouvoir. Évidemment, on ne les introduira pas dans les programmes de partis de droite ou centre droit, donc il faut les introduire dans les programmes de partis de centre gauche.
    Le Parti Québécois, et là je prêche un peu pour ma paroisse, s’est montré très perméable à ces idées-là au cours des années et, même dans des périodes restrictions budgétaires, il y a eu des avancées sociales importantes, que ce soit sur la conciliation travail-famille, les garderies, l’économie sociale, l’équité salariale, etc. Donc, pour moi, il y a de la place pour des avancées supplémentaires et, si on veut être efficace, il faut avoir l’outil qui sera susceptible d’appliquer ces mesures. Et au Québec, c’est le Parti Québécois…
Vous ne craignez pas une schizophrénie similaire à celle connue en France avec un Besancenot parmi les personnalités préférées à gauche et un Parti socialiste qui reste relativement hégémonique?
  • Malgré cette tension, les Français ne voteront pas de manière significative pour M. Besancenot au moment de l’élection. C’est comme une séduction pour un style, des idées, un personnage, mais on ne le voit pas Président de la République. Ce sera certainement la même chose avec Amir Khadir au Québec : il est très sympathique, il est très séduisant et très articulé, mais il y a une théorie qui dit que de toute façon c’est une bonne chose pour la capacité du Parti Québécois à élargir son électorat vers le centre puisque les électeurs centristes qui craignent la gauche voient que la gauche ce n’est pas nécessairement le PQ. C’est un peu pervers, mais effectivement, pour que le PQ gagne les prochaines élections, ce n’est pas à Québec Solidaire qu’il doit piquer des voix, mais plutôt au Parti libéral.
    Ce n’est donc peut-être pas un mal pour le PQ qu’il existe, sur sa gauche, une force qui lui sert de repoussoir dans une partie de l’électorat.
C’est paradoxal, car, pour capter l’électorat du PLQ, il faut s’en rapprocher sur le fond et donc de s’éloigner des idées que vous prônez et donc du PQ.
  • Pas nécessairement. Dans cette redéfinition de la gauche, pour qu’elle soit efficace, il y a aussi la prise en compte du caractère individuel de nos vies. Je pense que s’il y a une partie des gens qui ont quitté le Parti Québécois pour le Parti libéral ou l’ADQ ce n’est pas pour s’éloigner de valeurs de gauche comme la qualité de vie, l’égalité des chances, la redistribution de la richesse : ils s’en sont distanciés parce qu’ils considéraient que l’État était trop dogmatique dans son approche des vies individuelles et qu’il n’y avait pas assez de prise en compte du fait que maintenant on contrôle sa trajectoire personnelle et que, maintenant, l’État doit s’y adapter.
    Alors, si la gauche réussit à modifier son message pour être plus respectueuse de l’individualité qui, comme le dit Alain Touraine, est au centre de notre existence, il est tout à fait possible de retrouver ces voix. Ce ne sont pas des voix qui sont nécessairement anti-gauche. Le centre de gravité politique de l’opinion publique québécoise est plutôt au centre gauche. La désertion d’une partie de l’électorat du Parti Québécois tient au « refroidissement » qu’il a eu face à une certaine idée qu’il a eue de la gouvernance. Et c’est cette idée qu’il faut changer.
En tant qu’ancien conseiller, vous ne regrettez pas que cet essai arrive au mauvais moment, c’est-à-dire à l’orée d’un gouvernement libéral durable?
  • Je n’ai pas la prétention de penser que si le livre était arrivé 4 mois avant l’élection, il aurait modifié la donne, mais je pense au contraire que c’est une bonne chose, car s’il y a des personnes, et je sens qu’il y en a, qui veulent reprendre certaines de ces idées pour les faire progresser et bien nous avons maintenant le temps de les faire progresser pour la prochaine fois. Évidemment, j’aimerai mieux que la prochaine fois soit plus rapprochée, peut-être devra-t-on attendre trois ans et demi, quatre ans… Vous savez, les choses que je ne peux pas changer, je m’en accommode et j’essaie d’en tirer le côté positif et, effectivement, ce sont des idées que j’insère dans la conversation de la mouvance de gauche, en espérant qu’elles trouvent preneur, qu’elles se répercutent dans les programmes et ensuite dans les actions.
Et pour finir, vous souhaitez que l’État se dote d’outils qui feront qu’un individu sera suivi sur l’ensemble de son existence, de manière à ce que ce dernier puisse s’épanouir pleinement et à son rythme. C’est cela votre vision de l’État moderne, veiller à ce qu’à chaque instant, il ne laisse personne sur le bord du chemin du progrès social?
  • Pas seulement, mais il a de ça : l’État doit protéger des inégalités en permettant notamment aux enfants des milieux défavorisés d’avoir le meilleur soutien possible dès le point d’entrée dans la vie, et là je pense que nous avons fait des efforts au Québec, mais nous sommes encore loin du compte — je fais une démonstration assez ahurissante de ça. Et, ensuite, que pendant la vie adulte, effectivement, il y ait un arrêt des trappes à pauvreté et de la dramatisation des sorties du marché du travail. Je pense que pendant une vie il y aura 5 ans où on sortira du marché du travail pour des raisons de formation volontaire ou de perte d’emploi. Il faut s’assurer qu’il y aura des formations pendant ces périodes, que le revenu ne soit pas significativement réduit et que, — par exemple, les Britanniques et les Français sont déjà sur ces pistes– , il y ait des comptes individuels de formation qui suivent la personne tout au long de sa vie : c’est une excellente façon d’aborder le problème. Enfin il faut faire en sorte que les gens aient un contrôle, eux-mêmes, sur l’année de la retraite, que la retraite soit comme une banque sur laquelle on peut faire des dépôts et des retraits, c’est-à-dire prendre du temps avant 65 ans pour travailler plus après, que ce ne soit plus une date absolue où tout s’arrête après 65 ans.
Entretien téléphonique recueilli le samedi 17 janvier 2009.

Entretien avec Martin Lemay, Député PQ

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Martin Lemay est le député du Parti Québécois de la circonscription de Sainte-Marie-Saint-Jacques (Montréal) à l’Assemblée nationale du Québec depuis 2006.

Porte-parole de l’opposition officielle en ce qui concerne la métropole montréalaise, il est aussi Président de son caucus de députés depuis le 9 janvier dernier.
Au cours de son second mandat (2007-2008), il a été porte-parole du deuxième groupe d’opposition en matière de citoyenneté, d’immigration et de communauté. C’est à ce titre que nous l’avons rencontré le 18 novembre dernier, en pleine campagne électorale.

M. Lemay, soucieux de préserver la culture québécoise, notamment vis-à-vis des dangers du multiculturalisme, vous avez pris plusieurs fois position en faveur d’une approche rénovée de l’immigration au Québec. À ce titre, la décision de Mme la Ministre James de faire signer une déclaration aux nouveaux immigrants les engageant à respecter les valeurs québécoises vous semble-t-elle aller dans le bon sens?

  • J’aimerais dire deux choses à ce propos. Tout d’abord, il y a une confusion qui entoure la signature de cette déclaration : est-elle obligatoire ou non? Si elle est obligatoire, elle implique que vous ne receviez pas votre Certificat de sélection au Québec [CSQ]; ou est-ce un papier demandé parmi tant d’autres et cette déclaration n’emporte aucune conséquence en cas de refus. Dans ce cas, elle ne donne absolument rien…

Ensuite, il y a la manière d’aborder le sujet. Je trouve le procédé risible et réellement scandaleux parce qu’on vous demande de signer un papier sans qu’il y ait de contrepartie, c’est-à-dire que c’est à vous, en tant qu’immigrant, de vous débrouiller avec cela. Alors, certes, des valeurs, ça peut s’apprendre « intellectuellement », mais ça doit aussi se sentir avec le temps et on ne peut pas, par contrat, dire que vous allez intégrer un ensemble de valeurs en quelques heures.

Vous regrettez donc que ce document n’ait aucune valeur juridique et qu’au final il ne soit, au mieux, qu’une déclaration d’intention et, au pire, une simple formalité administrative de plus pour les immigrants?

  • Ce n’est pas aussi simple que ce que le projet de la ministre nous présente… sans oublier qu’elle ne s’engage à rien en retour. C’est « signez ici » et elle ne s’engage pas à offrir des cours de français, un encadrement pour trouver un emploi, ou aider l’immigrant à faire reconnaître ses diplômes le plus rapidement possible.
    Je trouve que ça n’amène absolument rien au débat, et la manière vraiment scandaleuse dont cela a été fait, à quelques jours d’une campagne que M. Charest a lui-même déclenchée : on a, passez-moi l’expression, « garroché » ce texte.

J’imagine que vous regrettez l’absence de débat sur le sujet?

  • Il n’y a eu aucun débat : la ministre a annoncé cela à Montréal, je n’étais pas au courant et n’en ai eu connaissance que quelques heures plus tard. De plus, ce n’est qu’un plan d’action. Un projet de loi a certes été déposé, mais il est mort au feuilleton à cause des élections. Donc tout cela est d’un cynisme époustouflant. Considérant l’important débat que nous avons eu ces dernières années, nous croyons que le dossier aurait pu être traité avec beaucoup plus de sérieux qu’il ne l’est actuellement. On se demande si M. Charest ne cherchait pas à se débarrasser de cette question pour démontrer que les libéraux ont fait leur travail. Au final, bien sûr, ce n’est pas vrai : tout est à recommencer et les documents déposés demeurent des plans d’action, c’est-à-dire que ce ne sont pas des lois ni des obligations communes.

Car, effectivement, le projet fait reporter ultimement la charge de l’intégration sur l’immigrant, notamment en se contentant de reporter les mesures de francisation à la période précédant son arrivée au Québec, c’est-à-dire quand il est encore dans son pays d’origine…

  • Un processus d’immigration c’est plusieurs mois voire plusieurs années. En conséquence, si, au cours de ce long processus, l’immigrant peut commencer à apprendre le français en amont, je trouve que cela est une bonne idée. Mais il ne s’agit pas que de cela, il faudrait faire en sorte que cette période soit aussi bonifiée pour assurer la reconnaissance des diplômes, etc. En bref, faire avancer le dossier au maximum pour que l’arrivée se fasse le mieux possible. L’immigré qui arrive doit pouvoir gagner sa vie et n’a pas le temps d’attendre 6 , 7 , 8 mois avant de pouvoir accéder à un cours de français : il faut que cela soit immédiat.
    Et puis, il y a un second aspect que je souhaitais aborder au sujet de ces cours de français. Si un immigrant sollicite le ministère de l’Immigration pour y accéder, il pourra être rémunéré pour cela, ce qui est une bonne chose d’ailleurs. Par contre, s’il suit ce cours par le biais du ministère de l’Éducation dans un Collège ou une Université, il n’aura pas de revenu. Il y a une évidente inégalité de traitement. Il faut donc remettre un peu de sérieux dans notre politique d’immigration, autant pour la société québécoise que pour l’immigrant, lui-même.

En matière de francophonie, vous ne pensez pas que cela soit un peu vain, puisque, on le sait, il est de plus en plus difficile pour des immigrants francophones unilingues, de trouver de l’emploi, notamment sur Montréal?

  • La confusion des messages devra cesser à cet égard, parce qu’effectivement de nombreux immigrants sont unilingues francophones. Dans le programme du PQ, nous prenons l’engagement de vérifier, auprès des employeurs, cette supposée nécessité du bilinguisme. On reconnaît certes que cela est fondamental dans certains secteurs de l’activité économique, mais on a de sérieux doutes sur cette demande de bilinguisme à si grande échelle. D’où la nécessité de mener des enquêtes.
    Mais, lorsque je vous parlais de confusion de message, la politique canadienne entretient cette confusion-là : les gens arrivant au Québec reconnaissent effectivement le français comme langue officielle, mais, dans le même temps, on a cette politique canadienne avec le bilinguisme, le multiculturalisme et, au final, la citoyenneté canadienne. Évidemment, notre indépendance, notre souveraineté régleraient, entre autres choses, ces confusions.
    Il n’y a rien de pire qu’être une Province se dotant d’une politique d’immigration, alors que, dans le fond, on ne contrôle ni les tenants ni les aboutissants de cette politique. Ultimement, il y a cette citoyenneté canadienne que les gens souhaitent légitimement, mais qui ne favorise pas le combat linguistique au Québec.
    Bien évidemment, il faudra aussi mettre l’accent sur la régionalisation, car les emplois existent aussi en dehors de Montréal, en particulier à Québec qui est une ville qui explose sur le plan économique. Lorsque nous avons tenu la commission sur les niveaux d’immigration au Québec, plusieurs Régions sont venues nous solliciter pour expliquer leur besoin en immigration, en main-d’œuvre. Elles sont prêtes à accueillir les gens. La politique de régionalisation doit donc être beaucoup plus énergique qu’elle l’est présentement, même si on comprend que, comme dans la plupart des pays, les immigrants sont d’abord attirés par les grandes métropoles.

Pour en revenir à la déclaration sur les valeurs, comment expliquez-vous que l’accent soit mis sur la francophonie, en tant que telle, et non sur des valeurs comme l’égalité, la tolérance, etc.? Est-ce que ce n’est pas confondre le moyen et la fin?

  • Nous sommes d’avis que si vous parlez la langue de la majorité vous intégrerez d’autant plus facilement ses valeurs. En toute logique, les deux vont ensemble et sont intimement liées. La francophonie est donc au cœur de nos valeurs parce que c’est elle qui permettra de les comprendre, ainsi que les « codes » de la société.
    C’est fondamental, surtout dans la perspective de cette volonté de perdurer en Amérique du Nord (nous ne sommes pas plus de 3 %). Nous n’avons pas toute la diversité culturelle linguistique et culturelle de l’Europe : c’est anglo-saxon, avec toute la puissance culturelle des États-Unis juste à côté. Il faut donc trouver des moyens de perdurer. Alors, beaucoup de monde nous critique à ce sujet, mais ils oublient toujours ce constat. La mondialisation c’est surtout l’américanisation, ne nous le cachons pas, et les États-Unis sont juste à côté, à moins d’une heure et à 6 h de voiture de New York! Le défi est donc d’autant plus grand à relever : pour beaucoup, arriver au Québec c’est arriver en Amérique du Nord, donc c’est l’anglais…
    Alors, permettez-moi de vous témoigner de mon désaccord à l’égard des récents propos de votre président à Québec.

Pour atteindre cet objectif de francisation, pensez-vous qu’il faille durcir les processus de sélection?

  • Je ne pense vraiment pas que cela soit nécessaire, dès lors que l’on adopte une politique plus sérieuse que celle que je vous décrivais tout à l’heure. Nous sommes d’avis au Parti Québécois que cela prend quelques réformes au ministère de l’Immigration, mais serrer la vis ne servirait à rien. Hors cas de demandes de réfugiés ou de regroupements familiaux qui sont du ressort fédéral, il est certain que la tendance restera francophone/francophile au niveau de l’immigration économique… mais encore faut-il que ces gens-là y trouvent leur compte, car ce n’est pas toujours le cas, je le reconnais, sur le plan du travail ou de la reconnaissance des acquis.
    Je le répète, l’immigration c’est un contrat à deux niveaux : l’immigrant a des responsabilités, mais la société d’accueil en a aussi.

La voie de l’immigration est inéluctable pour le Québec. Différentes analysent ont démontré qu’il faudrait 300.000 nouveaux immigrants chaque année pour assurer l’équilibre…

  • Je ne crois pas à ces chiffres. On désigne là du travail au rabais et même les 45.000 immigrants annuels, nous les atteignons difficilement. Je ne crois pas que le problème réside dans le niveau de l’immigration. Nous préférons parler de stratégie plutôt que de niveau. Ce gouvernement ne nous parle que de chiffres, mais nous préférons dire oui à un niveau de francisation plus élevé, oui à une hausse du budget pour suivre les gens qui entrent dans un processus de reconnaissance des acquis, eh oui à une politique de régionalisation de l’immigration. Il est impératif de mieux organiser l’accueil avec les services de la Province, mais aussi avec les organismes communautaires, les associations d’employeurs, les ordres professionnels, les universités, etc., pour que ces gens ne perdent pas 3 ou 4 années de leur vie. Nous n’avons plus les moyens de perdre un talent.

La reconnaissance des formations est longue elle aussi : plusieurs mois pour la seule reconnaissance des diplômes obtenus hors Québec, parfois plusieurs années pour certaines professions réglementées…

  • En fait, les ordres professionnels vont demander de mettre à jour certaines connaissances par l’obtention de certificats, mais le rôle de ces ordres n’est pas que d’agréer de nouveaux membres : leur mandat, avant tout, c’est de veiller à la protection du public. Le problème, c’est que les Universités ne proposent pas ces cours d’appoints et demandent à ce que les années soient reprises au complet. Alors vous recevez quelqu’un qui a trente ans, qui a une famille à faire vivre et qui est obligé de retourner à l’école à temps plein. Et après cela, certains employeurs ont encore des inquiétudes à l’égard de diplômes obtenus à l’étranger, sans qu’ils sachent toutes les démarches que l’immigrant a pu entreprendre pour les faire reconnaître ici. De plus, pour l’immigré non francophone, cela prend en plus un permis de l’Office de la langue française; or, seuls deux bureaux au Québec sont en mesure de le fournir.
    On le voit, le système n’est pas adapté pour aider l’immigrant qui se perd dans ce dédale administratif extrêmement complexe.

Y a-t-il des expériences de testage auprès des employeurs pour apprécier les discriminations à l’embauche?

  • Je connais une personne à qui c’est arrivé, qui a fait cela et qui a gagné devant la commission des droits de la personne. Il avait changé son nom pour « Tremblay » et il a été appelé pour l’employeur. Il n’a pas nécessairement été embauché, mais a été appelé…
    Sans sortir les « gros mots », je pense que les gens ont douté de la qualité de sa formation. À mon avis, il s’agit plutôt d’une méconnaissance et c’est à nous, en tant que pouvoir public, de parler aux associations d’employeur pour les inciter à embaucher ses travailleurs spécialisés dont le Québec a besoin. Après toutes ses démarches complexes dont on parlé, et qui, en plus, coûtent de l’argent, on a aussi à assumer nos responsabilités. Il ne s’agit pas de donner une « partie gratuite », mais de leur dire « voici le cheminement et nous allons vous accompagner… » Ce n’est ni trop exiger, ni trop offrir.

Nicolas Sarkozy a exprimé à plusieurs reprises son intérêt pour le communautarisme et le multiculturalisme à la canadienne. Pourtant, les 27 pays européens viennent d’adopter une position commune dans laquelle la langue est considérée comme l’un des trois piliers dans les politiques migratoires. Cette tendance témoigne-t-elle de la validité de votre approche linguistique de l’intégration?

  • Avec mon bureau, nous sommes en train d’effectuer un travail sur l’ensemble des pays occidentaux qui amendent actuellement leurs lois sur l’immigration et tous ces pays parlent de langue, d’apprentissage de l’histoire nationale, etc. Même l’Angleterre…
    Il n’a plus que le Canada à faire cavalier seul avec son communautarisme, quand l’Angleterre, pays du multiculturalisme par excellence, est en train d’y renoncer. Le Home office vient de déposer un projet de loi qui établit trois étapes pour accéder à la citoyenneté britannique et parmi les critères évalués il y a langue, bien sûr, mais aussi l’implication, non pas dans sa communauté, mais dans la communauté nationale. En conséquence, le Canada est de plus en plus isolé dans cette stratégie. La décision des États membres de l’Union européenne confirme que la question linguistique doit être au centre des politiques d’immigration.

Enfin, pour conclure, nous aurions souhaité que vous nous présentiez les mesures qu’adoptera votre parti une fois aux affaires, pour répondre à cet enjeu de société alors que le Québec évolue dans une société sans cesse plus globalisée.

  • Il s’agit d’un véritable combat politique que nous devons mener afin de rapatrier tous les pouvoirs en matière d’immigration. On souhaite la souveraineté au Parti Québécois, bien évidemment, mais le rapatriement de ces pouvoirs permettrait, dans un premier temps de cesser les confusions de messages dont je faisais mention tantôt. Il s’agit là de la première bataille.
    À vrai dire, même si je n’aime pas vraiment le terme de contrat, il s’agit aussi de définir rapidement les obligations des uns et des autres, pas de juste de l’immigrant et de la société d’accueil, mais des deux. Il me semble intéressant que les deux parties s’entendent dans une démarche commune pour faciliter l’intégration.
    Troisièmement, il s’agirait de faire le ménage dans la désorganisation totale du ministère de l’Immigration. En passant, je vous souligne que quatre ministères interviennent en la matière : l’immigration, évidemment, la santé, emploi et solidarité sociale, éducation. Certes, il y a un budget de 270 millions de dollars assigné à cette mission, mais il est divisé en quatre. Je défie quiconque de s’y retrouver dans tout cela. Plus tôt, je vous ai parlé des cours de langue, c’est devenu un exemple classique…
    Ensuite, je vous dirai qu’en matière d’immigration, il y a un ensemble d’organismes communautaires qui ont développé une expertise extraordinaire sur laquelle il faudra s’appuyer pour aller plus en avant. Ces partenaires devront être intégrés de façon plus importante.
    Enfin, je vais me répéter, il faut entreprendre une politique énergique de régionalisation pour que les régions soient prêtes à accueillir les nouveaux arrivants, que ces derniers aient le meilleur encadrement possible et qu’ils puissent travailler très rapidement. En fin de compte, on parle de valeurs, d’apprentissage de langue, etc., mais c’est l’emploi la principale finalité. Si, les nouveaux arrivants sont obligés d’apprendre l’anglais pour gagner leur vie, ils vont l’apprendre et ce sera normal, mais notre objectif ne sera pas atteint. Il faut que les gens qui arrivent gagnent leur vie le plus rapidement possible, mais en français.
    Donc comme vous pouvez le constater, il y a encore beaucoup de travail devant nous…

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Le bilan d’une insipide campagne

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Au terme de ce mois de campagne électorale, on en viendrait à se dire que la soirée électorale en aura été le moment le plus palpitant avec le débat. En fait, il n’y a pas eu de véritable enjeu dans cette campagne. N’en déplaise à Jean Charest, l’économie n’a pas monopolisé le débat, l’affaire de la Caisse des Dépôts n’a pas pris, la crise parlementaire à Ottawa a masqué les débats ici. Alors, à part, peut-être, cette inquiétude récente de voir un nombre record d’électeurs décider de boycotter l’élection, cette campagne a été aussi imprévisible que le reflet du désintérêt des Québécois. 57 % d’abstention! Comment se réjouir d’une victoire après cela?

Jean Charest nous avait prévenus, cette élection serait un moment « tellement important pour nous et pour notre avenir » que les 4 sièges de majorités remportés hier devraient nous permettre d’affronter les difficultés à venir. Alors, que la crise économique s’abatte sur Québec et sa Province!, Jean Charest est prêt à lui faire front avec ses 65 collègues libéraux…

Le pari était risqué début novembre pour lui de déclencher ces élections, les « dissolutions de confort » n’offrant pas toujours les résultats escomptés. Le cas de Stephen Harper le 14 octobre dernier contribue notamment à douter de l’efficacité de cet opportunisme électoral. Mais M. Charest voulait une majorité, il l’a eu en augmentant son adhésion populaire de 9 points et surtout en arrachant 18 nouveaux députés.

MaroisLe Parti québécois ressort la tête de l’eau après les catastrophiques résultats de 2007. Après un début de campagne mou, Pauline Marois est progressivement apparue avec une dimension nouvelle. Nul ne doutait de ses capacités de femme d’État, mais peu lui accordaient le leadership nécessaire à la conduite d’une campagne et, a fortiori, d’un gouvernement. Le surprenant débat des chefs s’est révélé être un formidable exutoire, les 13 jours suivants lui permettant de rattraper un départ qui avait patiné. Souvenons-nous que la chef péquiste avait du proposer un point presse à 5 h du matin pour que les médias puissent assister à sa « marche rapide » journalière et démentir les rumeurs de mauvaise santé voire de maladie grave dont elle faisait l’objet. Finalement, le PQ se retrouve largement renforcé et devient une opposition forte, « la plus forte depuis la Révolution tranquille » a précisé Pauline Marois hier soir.

Mario Dumont, quant à lui, n’a pu hier que constater le prévisible reflux de son parti. En 2007, il avait obtenu près de 31 % des voix à 1,2 % du PLC, ce qui lui avait permis de faire élire 41 députés à l’Assemblée nationale. L’ADQ avait même été envisagée comme premier parti durant la soirée électorale! Las, le parti autonomiste de droite n’a pas réussi à convaincre les électeurs de recevoir la même confiance qu’il avait obtenue en 2007. Les dérapages sur internet ont d’ailleurs été significatifs. Cet échec cinglant (16,4 %, 7 députés) est certainement très dur pour Mario Dmont et son annonce de départ de la vie politique, hier soir, s’est révélé très digne.

Enfin, relevons l’entrée du nouveau Député de Mercier à l’Assemblée nationale, Amir Khadir. Cette fois, le candidat et co-porte-parole de Québec solidaire a remporté son pari et a éliminé le péquiste Daniel Turp. En dépit de la défaite de ce dernier, on ne pourra néanmoins se réjouir de l’entrée d’une voix nouvelle dans l’arène parlementaire québécoise.

« Si tu peux tuer ton ennemi, fais-le, sinon fais-t’en un ami »

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Machiavel, Le Prince

Nicolas MachiavelLes premiers ministres Charest et Harper, chacun dans les tours de Québec et d’Ottawa, nous démontrent actuellement la grande justesse du propos machiavélien sur le cynisme en politique.

Le premier, c’est l’homme qui, sous couvert d’une implacable déroute financière mondiale, a lancé sa Province dans une élection que nul ne voulait pour le simple plaisir de se doter d’une majorité parlementaire. Nous ne répéterons jamais assez qu’il est profondément irresponsable de lâcher la barre d’un bateau pendant un mois pour dépenser quelque 80 millions de dollars. Comble de l’incohérence, les deux partis d’oppositions ne souhaitaient pas renverser le Gouvernement libéral et ont demandé, à plusieurs reprises, de collaborer avec lui.

Le second, quant à lui, pousse l’art du cynisme à son paroxysme. Le même homme qui refusait d’intervenir dans l’économie quand les marchés dégringolaient en pleine campagne électorale et qui ne souhaite toujours pas prendre de mesures drastiques pour anticiper les conséquences de la crise naissante (le plan de relance de l’économie ne sera présenté que dans quelques mois, les salariés précaires lui en sauront certainement gré) prendra vraisemblablement deux mesures idéologiques qui briseront toutes formes de contestations du pouvoir fédéral. Après les coupes dans le financement des programmes culturels, Stephen Harper a donc suspendu le droit de grève des fonctionnaires fédéraux. Les serviteurs de l’État canadien seront donc la première variable d’ajustement budgétaire en leur interdisant la capacité de contester toute forme de régression salariale. Et comme Stephen Harper semble concourir dans la catégorie « démagogie galopante », il a donc purement et simplement demandé que le système de financement public des partis politiques (1,95 $/voix) soit supprimé. Les finances du PCC sont saines, tant mieux pour lui et on pourra reprocher aux autres partis de ne pas s’engager plus dans les collectes de fonds; mais supprimer le financement public c’est asphyxier l’opposition et supprimer les vivres des petites formations politiques. C’est aussi ouvrir la boîte de Pandore et accepter que les méthodes douteuses de financement refassent surface.

La logique économique (on parle ici d’Économie avec un grand « É », pas de realpolitik, de gestion budgétaire) de Stephen Harper est nulle et injustifiable. Qui peut croire que les 30 ou 40 millions économisés à coup de hache dans les partis permettront de stimuler l’économie et venir en aide au secteur manufacturier? Le Gouvernement Harper n’est pas celui du bon sens comme il se prétend être : il est l’œuvre d’une idéologie libérale et néoconservatrice que George W. Bush n’aurait pas reniée. À deux reprises, il n’a pu obtenir de majorité à Ottawa. Or, couper les vivres de ces opposants les mettra à genoux et lui ouvrira les portes d’un mandat majoritaire. Il est donc légitime que l’opposition songe à renverser le Gouvernement en formant une coalition, car il s’agirait là d’un inquiétant glissement vers une spirale monopartisane.

Étouffer la contestation et agir librement, sans débats ni controverses, sont les ultimes conséquences des choix d’Harper, car, pour reprendre une dernière fois les mots de Nicolas Machiavel, « la soif de dominer est celle qui s’éteint la dernière dans le cœur de l’homme »

« La francophonie est au coeur de nos valeurs »

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Texte publié dans l’édition du 27 novembre 2008 du quotidien français L’Humanité

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Selon l’organisme Statistique Canada, c’est le nombre d’immigrés que le Québec devrait accueillir chaque année pour pallier la baisse ou la stagnation de sa population.
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Le Québec opte pour la préservation de son identité tout en continuant d’accueillir de nouveaux immigrants

Malgré sa politique migratoire forte, le Québec vient de rompre avec le laisser-faire canadien. Le 29 octobre dernier, Mme Yolande James, ministre québécoise de l’Immigration et des Communautés culturelles, a annoncé que les candidats à l’immigration devront désormais signer un document par lequel ils s’engagent à respecter les « valeurs communes » de la province. Parmi celles-ci figurent notamment le fait que « le français est [la] langue officielle » et que « les pouvoirs politiques et religieux sont séparés », la ministre précisant qu’en cas de refus de signer cette déclaration, « la personne ne pourra pas venir ». Cependant, cette déclaration signée n’aurait aucune valeur coercitive : il s’agirait donc d’une simple formalité administrative additionnelle et non pas d’un contrat. Dans ce cas, pourquoi envisager une telle procédure? M. Martin Lemay, député du Parti Québécois et porte-parole en matière de citoyenneté et d’immigration, s’indigne du « manque de sérieux » accordé à ce dossier et constate que l’on ne peut pas, « par contrat, dire que vous allez intégrer un ensemble de valeurs en quelques heures. Ce n’est pas aussi simple que ce que le projet de la ministre nous présente… sans oublier qu’elle ne s’engage à rien en retour ». Favorable à un rééquilibrage des rôles, le parlementaire souverainiste plaide en faveur de l’émergence d’un accord qui poserait noir sur blanc les obligations mutuelles de l’immigrant et de l’État. Ce dernier doit notamment s’engager à mieux organiser ses services d’accueil (dispositifs d’apprentissage de la langue, de reconnaissance des diplômes et des acquis, etc.), « pour que ces gens ne perdent pas 3 ou 4 années de leur vie, car nous n’avons plus les moyens de perdre un talent ».

Si la langue apparaît comme étant l’élément central du dispositif d’intégration, c’est que les Québécois sont convaincus qu’il s’agit du médium à privilégier pour partager leur culture. En ce sens, la nation québécoise repose sur un ensemble de valeurs dont la francophonie est le cœur et le phénomène de globalisation les menace un peu plus chaque jour. Les conséquences sont directes pour les citoyens : il devient par exemple de plus en plus difficile de trouver un emploi unilingue francophone dans les rues de Montréal. Ce combat n’est donc pas d’arrière-garde et constitue une nécessité pour la préservation d’une société canadienne-française en Amérique du Nord.

Aussi, sans rompre avec la tradition d’accueil qui fait la fierté des Québécois, l’ancienne députée du Bloc Québécois, Vivian Barbot, avait déclaré souhaiter voir émerger une politique proactive en faveur de ceux qui choisissent « de se joindre à une nation qui a une histoire, des valeurs, une culture et un désir de vivre ensemble [pour] favoriser l’intégration de tous au sein de la nation québécoise et de préserver un espace neutre et laïc ».

En conséquence, si comparaison il doit y avoir avec les obsessions de Brice Hortefeux, elle ne peut qu’être limitée. À plusieurs reprises, Sarkozy a manifesté ses accointances à l’égard d’un multiculturalisme canadien qui fait la part belle aux communautés. En effet, il serait trompeur de croire en ses bienfaits, car il ne fait qu’entretenir la passivité de l’État. La France n’est pas le Canada, et utiliser ses méthodes en ne prenant pas le fait migratoire à bras le corps est une chose que l’on ne peut plus se permettre. Le multiculturalisme peut paraître séduisant pour les libéraux de tous les pays parce qu’il est par principe assez peu « coûteux » : intégrer une communauté nationale tout en préservant sa culture, sans fournir d’effort à l’égard de sa nouvelle société d’accueil, est assez simple… Mais cet idéal ne résiste pas à l’épreuve des faits. Il débouche inéluctablement sur le communautarisme le plus exacerbé, tout en fragilisant les bases d’un « vivre-ensemble » partagé et transcendant les cultures, croyances et philosophies. En outre, la prétendue politique d’intégration nouvellement mise en place en France ne peut avoir de sens que si elle s’inscrit dans une logique d’acceptation de l’étranger (ce qui n’est pas le cas quand on voit les quotas de reconduite à la frontière), à défaut de quoi elle ne constitue qu’un outil de plus pour jeter l’opprobre sur l’immigrant. La politique « d’immigration » sarkozyste prend donc le problème à rebours.

Au Québec, même si l’objectif de stabilité économique de 300 000 immigrants est souvent contesté, il s’agit avant tout, selon Martin Lemay, de « parler de stratégie plutôt que de niveau. Jean Charest [Premier ministre du Québec] ne nous parle que de chiffres. Plutôt que de niveau nous préférons dire oui à un niveau de francisation plus élevé, oui à une hausse du budget pour suivre les gens qui entrent dans un processus de reconnaissance des acquis, et oui à une politique de régionalisation de l’immigration ».

Il est clair que le modèle d’intégration républicaine par la convergence interculturaliste reste une option politique viable en France et ailleurs. Plus que cela il peut s’ériger en modèle de société laïque ouverte sur un XXIe siècle mondialisé. Contrairement aux ministres français et québécois de l’Immigration, il ne faut pas croire que la charge de l’intégration pèse uniquement sur l’immigrant. De la même manière que la « main invisible » libérale est illusoire, l’intégration ne peut pas être une génération spontanée, encore moins l’œuvre de l’Esprit saint… Elle implique au contraire un effort réciproque d’acceptation de l’autre dans la communauté nationale. Cette dernière doit donc s’impliquer elle-même dans cet effort d’intégration, à commencer par ses institutions, qu’il s’agisse alors d’un État ou d’une Province.

Un voile à lever sur la Caisse

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Pendant la campagne de 2003, les critiques du futur Premier ministre Jean Charest avaient largement porté sur les pertes (importantes, certes) de 13 G$ de la Caisse de dépôt et placement qu’il imputait évidemment au Gouvernement péquiste de l’époque.

Aujourd’hui, la situation s’est inversée et les Québécois doivent être en mesure de savoir ce qui motive le silence du gestionnaire de leurs retraites (celui qui gère un actif de 258 G$!), pendant que 10 autres gestionnaires majeurs de la Caisse ont été congédiés.

En cette période d’incertitude économique, toutes les institutions gestionnaires de fonds de retraites ont été touchées plus ou moins fortement. La Caisse n’est vraisemblablement pas en reste et elle a dû perdre beaucoup d’argent depuis quelques semaines, le journal La presse évoquant même une chute de 30 % de ses fonds.

Il est donc grotesque que M. Charest ne réponde pas aux demandes d’éclaircissement qui lui sont faites par l’opposition, et notamment par Mario Dumont. Ce manque de transparence a pour principale conséquence d’entretenir les pires élucubrations. Connaissant bien le sujet pour avoir mené une campagne équivalente il y a 5 ans, M. Charest devrait pourtant savoir qu’à continuer dans cette voix il sera tenu pour responsable de tous les déboires financiers de l’institution québécoise.

Jean Charest souhaite-t-il une élection sans débat?

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Non content d’imposer une élection provinciale à 83 M$ que nul ne souhaite, le Premier ministre québécois Jean Charest continue de manifester sa désapprobation à l’égard du format que prendra le débat télévisuel des chefs. Pourtant, les équipes adéquistes et péquistes ont d’ores et déjà accepté de se conformer à la proposition formulée par le consortium télévisuel.

Le PLQ est le seul parti à s’opposer à un débat de type « table ronde », tel qu’employé récemment dans le cadre de l’élection fédérale canadienne.

La Presse canadienne précise que des gens de l’entourage du chef libéral Jean Charest ont indiqué que la contre-proposition du PLQ a été présentée mardi en fin d’après-midi et que des représentants du consortium des télédiffuseurs se réuniront à 20 h, mardi soir, afin de l’étudier.

Le PLQ ne fermerait pas la porte au format fédéral, mais tiendrait à ce qu’il puisse y avoir des échanges directs « un contre un » entre les chefs. Du côté des diffuseurs, le porte-parole Denis Pellerin a indiqué que les membres du consortium tiennent à un renouvellement de la formule du débat. Or, on a pu constater que cette nouvelle formule a séduit les téléspectateurs le mois dernier, les télévisions enregistrant des records d’audience pour un tel débat. En tout état de cause, le débat 2008 semble clairement menacé.

M. Charest a déclenché ces élections en prétextant qu’il ne lui était plus possible de conduire une politique lorsque, pour reprendre ses mots, trois paires de mains sont sur le volant et qu’elles ne souhaitent pas aller dans la même direction. Croit-il qu’en ces temps d’incertitude économique il soit de bon ton de lâcher les commandes pour partir en campagne? De surcroît, alors que les deux partis d’opposition avaient formulé officiellement le souhait de ne pas renverser le Gouvernement, le chef libéral s’est entêté dans son arrogante démarche d’élection plébiscitaire. Comment peut-il aujourd’hui se permettre de ne pas assumer les obligations que celles-ci lui imposent, à commencer par débattre de ses projets en toute transparence?

Simple couardise politique ou véritable mépris démocratique? Quitte à souhaiter une élection sans débats, autant demander à être nommé Premier ministre sans prendre la peine de demander avis aux électeurs…