Faut-il détruire le square Viger?

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Logo de CIBLChronique culturelle estivale au 4@6 de CIBL 101,5 Montréal

La culture n'est pas une marchandiseDepuis plusieurs jours, c’est le square Viger, de Daudelin, qui est au cœur de la tempête. L’agora du square Viger sera démolie dans le cadre d’un projet de 30 millions afin de réaménager les abords du futur CHUM.
Faire société, ce n’est pas retapage et coup de com. Faire le beau, oui, encore faut-il qu’il fasse sens. Le square Viger, refait ou non, est aujourd’hui le symbole de la question itinérante. Ce n’est pas l’artiste qui en est à l’origine qui lui a accordé ce sens. Ce sont les interactions sociales. C’est la précarité qui a forcé une œuvre architecturale à recouvrir ce nouveau sens.

La culture n’est pas une marchandise – Le square Viger (18 juin 2015) par Florent Michelot sur Mixcloud

Non à une révolution de palais!

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Texte publié dans l’édition du 10 juin 2015 du quotidien Le Devoir

À quoi bon avoir des règles internes si un citoyen, aussi méritant soit-il, peut prendre le contrôle d’un appareil partisan, comme il ravirait un sceptre, sans même que cela ne pose de questions de démocratie interne ? Les statuts et règlements, ce n’est pas une simple question d’intendance, c’est l’outil qui garantit la pérennité de l’association volontaire d’individus éclairés, sur la base d’une organisation librement consentie.

Alors que le cynisme à l’égard de la classe politique et la défiance vis-à-vis des institutions ravage les démocraties occidentales depuis plusieurs décennies, les expériences populaires qui fleurissent à travers le monde devraient pourtant être un phare pour nous tous, militants ou non. Pour paraphraser Tocqueville, les moeurs politiques changent, car « dans les démocraties, chaque génération est un peuple nouveau ». Par l’adhésion qu’elles emportent, ces expériences populaires témoignent en creux du fait que l’ancienne manière de faire de la politique est morte et qu’un souffle nouveau doit jaillir dans l’arène politique.

Le Bloc québécois n’a rien de Buckingham Palace. M. Duceppe a une place majeure dans le mouvement souverainiste contemporain, mais rien ne justifie qu’il bénéficie, tel un monarque de droit divin, d’un quelconque droit de préemption sur la cause qu’il défend à Ottawa. Surtout, ce retour n’augure rien de bon quant à l’absence d’aggiornamento et même d’autocritique après la lourde défaite de 2011. Et ce n’est certainement pas le « pardon » accordé au Québécois à l’égard de la vague orange qui arrangera les choses.

Aussi, devant les défis électoraux qui arrivent à grands pas, le Bloc québécois doit garantir le parallélisme des formes afin d’accréditer la légitimité de son principal porte-parole. Les technologies de l’information accordent aujourd’hui suffisamment de latitude pour pallier cet impondérable. Pour ce faire, le minimum serait que le Bloc propose un vote de confiance électronique à ses militants.

Monsieur

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Les disparus ne sont pas faits pour être pleurés, mais pour être continués. Par milliers, nous reprendrons le flambeau de « Monsieur » Parizeau, l’Homme d’État à la stature hors-norme, le combattant à l’écoute constante de ses concitoyens et le pédagogue à l’humilité désarmante.

De ma poignée de modestes rencontres, me reviennent ces quelques mots, comme un encouragement au progrès par l’élévation de l’esprit : « jeune homme, ne mésestimez pas votre intelligence et celle de votre génération ».

De quoi Syriza est-il le nom?

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Syriza, c’est plus que le nouveau nom de l’extrême gauche : les confusions de termes empêchent de voir les événements en Grèce comme ce qu’ils sont : le début de quelque chose

De la « Gauche radicale » à l’« extrême gauche », en passant par « l’ultragauche » ou « l’héritage communiste », tous les poncifs de la guerre froide ont été ressortis par les analystes pour commenter la nette victoire de Syriza aux élections grecques de dimanche. Dans cette confusion, certains ce sont démarqués en ayant même osé renvoyer dos-à-dos « les extrêmes », comme si le groupuscule néonazi de l’Aube dorée et ces succédanés de l’extrême droite européenne pouvaient être comparés à la coalition victorieuse de la gauche grecque et à ces partis frères qui, de tout le vieux continent, s’en réclament. Ces amalgames, aussi peu renseignés que boiteux, sont surtout dangereux, car ils perpétuent le triste sentiment d’intangible dans le politique.

Alors, plutôt que d’ânonner ces mêmes commentaires, revenons sur quelques les propositions de Syriza : passage du salaire minimum de 600 à 750 €, 13e mois de retraite pour les retraites inférieures à 700 €, protection des habitations principales des saisies, accès gratuit aux soins, lutte, contre la fraude fiscale et la contrebande, réaffectation des fonds européens, etc. Est-ce là le produit des réflexions d’un cryptostalinien échevelé? Bien sûr que non. D’ailleurs, l’esprit qui préside à ces ambitions était au coeur du programme de bien des sociodémocrates et sociolibéraux d’avant les années 80 et leur virage reagano-thatchérien. Au risque de l’anachronisme, le programme des libéraux de 1960, emmenés par Jean Lesage, relevait du même paradigme d’un interventionnisme pragmatique de l’État.

Certes, il reste le cas particulier de la dette grecque, qui, nous dit-on, serait le fruit d’une longue tradition de laxisme, un phénomène presque endogène, pour certains. On nous parle donc d’un pays noyé sous une dette abyssale qui paie les pots cassés de son laisser-aller. Il reste que si cette dette approche les 175 % du PIB, elle n’était que de 105 % au début de la crise de 2008, avant la litanie de mesures « austéritaires ». Pour l’anecdote, 105 % du PIB c’était d’ailleurs, à peu de chose près, le poids de la dette états-unienne fin 2014… Quoi qu’il en soit, l’histoire nous démontre qu’il est impossible de rembourser des dettes sur la base d’économies atones. C’est d’ailleurs ce que plaidait lundi matin le médiatique économiste Thomas Piketty à la radio française en rappelant que dans une telle situation, « il fau[drait] 50 ans, 60 ans pour rembourser 200 % du PIB. » À l’inverse, les pays qui ont connu de tels taux d’endettement (pensons à l’Allemagne au lendemain de la Seconde Guerre mondiale) ont pu compter sur des politiques de relance de l’activité et des restructurations de leurs dettes.

Alors s’il est certainement aisé de répéter le discours fataliste ambiant et de céder au déclinisme des sinistres augures, cela ne doit pas empêcher de regarder les choses objectivement et d’accompagner l’espoir avec bienveillance, car, aujourd’hui plus qu’hier, tout est à inventer. En constatant cet élan populaire qui a porté Syriza aux responsabilités et qui pousse les Espagnols de Podemos vers autant de succès, nous devons connaître le vieux monde pour mieux en abandonner ses mots et articuler demain. Il le faut aussi, peut-être, pour nous rappeler comme le Printemps érable n’a su être transfiguré au sein d’un système politique québécois corseté dans son expression. Il faut qu’avec cette formidable formule de García Márquez, prix Nobel de littérature décédé récemment, nous avancions confiant dans la voie de cette projection dépouillée du poids des erreurs du passé : « le monde était si récent que la plupart des objets n’avaient pas de nom et pour les désigner il fallait les montrer du doigt ».

Les Britanno-colombiens en goguette de l’Écosse

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Tandis que le peuple écossais est aujourd’hui appelé aux urnes pour déterminer, par voie de référendum, son avenir, il est regrettable que certains confondent la sympathie que l’on doit avoir pour un exercice démocratique avec un genre de projection morbide qui revient à vivre par procuration une démarche que l’on ne réussit pas à faire renaître au Québec. Cela est d’autant plus troublant pour ces pèlerins, acteurs politiques québécois de première ligne, eux-mêmes difficilement épargnables quant au doute qui nous habite. Bien sûr, il ne faut pas tout mélanger et apprécions à leur juste valeur ces initiatives individuelles épanouissantes que l’on découvre chaque jour dans les médias sociaux.

Que l’on salue le choix des Écossais de s’interroger collectivement sur leur avenir, en étudiant le phénomène scrupuleusement pour en tirer des enseignements, c’est méthodologiquement louable. Par contre, si l’on projette dans ce référendum nos propres névroses c’est, au mieux, simpliste, au pire, c’est de l’ingérence malsaine.

En plongeant dans la question nationale écossaise, souhaitons aux électeurs un choix transparent et volontaire, mais, de grâce, ne reproduisons pas ce que nous abhorrions hier : nous ne sommes pas plus légitimes à nous prononcer ici que ne l’étaient les Britanno-Colombiens lors du Love-in de 1995.

« D’égoïstes prévaricateurs »

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« Si nous substituons, déclarait Mirabeau, l’irascibilité de l’amour-propre à l’énergie du patriotisme, les méfiances à la discussion, de petites passions haineuses, des réminiscences régulières à des débats réguliers, et vraiment faits pour nous éclairer, nous ne sommes que d’égoïstes prévaricateurs. » Il ressort alors du conflit social, qui a conduit au désastre de ce soir au Conseil de ville, que les deux principales parties manquent d’une sérieuse culture politique, car elle est avant tout une culture de l’écoute.

Mirabeau (1749-1791), dit l’hercule de la liberté, révolutionnaire français

Le respect dû aux travailleurs n’est pas moins respectable que celui que l’on doit aux institutions démocratiques. Toutefois, la question n’est plus celle de la complémentarité des modes d’action et de revendication, elle est dans la capacité à appréhender la sphère parlementaire comme étant l’ultime lieu d’échanges, pacifique, des opinions qui parcourent la société.

Il y a, dans les exactions de ce soir, un relent d’antiparlementarisme quasi factieux jouant du « tous pourris » de la classe politique et qui cause un tort terrible au syndicalisme. Et la population ne s’y trompera probablement pas, annihilant par la même les derniers maigres espoirs de voir celle-ci souscrire aux revendications syndicales. A contrario, la stratégie du mépris systématique de la fonction publique par ceux de ces élus qui ont si longtemps dénigré leurs agents a atteint un cul-de-sac dont on paiera longtemps le prix, collectivement. Soûlés par des années de néolibéralisme au vitriol, vous avez réussi à présenter vos fonctionnaires, vos agents de terrain, comme des parias. Imaginiez-vous un seul instant ne pas en pâtir?

Zola mérite mieux

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Réplique à la lettre de Joël Lion, publiée le 8 août dans Le Devoir.

Monsieur le Consul,

Dans votre lettre en date du 8 août, vous revenez sur les tragiques événements qui opposent votre pays, Israël, « aux fanatiques islamistes » dites-vous en vous permettant, par un curieux sophisme, d’éluder la situation des populations civiles de votre réflexion. Surtout, vous vous permettez d’exploiter sans vergogne le souvenir du grand Zola en guise d’accroche, chose que l’on ne peut laisser dire sans dénoncer un sérieux détournement mémoriel.

Le J’accuse de l’auteur des Rougon-Macquart était un acte de résistance en soutien au capitaine Dreyfus, un geste courageux face à l’antisémitisme ordinaire d’alors, tandis que rares étaient ceux dans la société prêts à dénoncer cette infamie devant les virulences de la droite nationaliste et réactionnaire française.

Je dénonce donc, Monsieur, que vous osiez usurper l’Histoire pour dénigrer les insurgés contre les barbarie de la guerre. Voyez-vous, il y a dans l’opposition à cela une « pacifique révolte de l’esprit », pour reprendre les termes de Clémenceau, autre dreyfusard célèbre.

Le rejet de la militarisation des rapports entre Nations, de la colonisation, de la terreur, de l’extrémisme et des fondamentalismes religieux, ne fait pas vos prétendus « bien-pensants ». Ce rejet fait au contraire honneur à la rigueur morale de ces quelques intellectuels qui, hier, ont tracé la voie de la défense des sans-voix face aux mépris des forts et de leurs soudards, qu’ils s’appellent aujourd’hui Hamas ou Tsahal.

La santé publique, un bien culturel à préserver pour les citoyens

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Texte publié dans sa version légèrement raccourcie dans l’édition du 26 juin 2014 du quotidien Le Devoir

Texte collectif à l’initiative de membres de l’exécutif de la COLUFRAS :

  • Rémy Trudel, président et professeur à l’ENAP
  • Diane De Courcy, vice-présidente à la recherche
  • Florent Michelot, secrétaire général

Un peu plus tôt cette semaine, l’Institut du nouveau monde, l’Association québécoise d’établissements de santé et de services sociaux (AQESSS) ainsi que la Confédération des syndicats nationaux (CSN) organisaient le Premier rendez-vous national sur l’avenir du système public de santé et de services sociaux. À cette occasion, les participants de cette initiative avaient l’opportunité de réfléchir, collectivement, sur les défis de nos systèmes publics quant au financement, à la gestion et, finalement, aux prestations fournies aux citoyens. Ces échanges, aussi riches qu’indispensables, constituent une ébauche de réponse porteuse d’avenir à des préoccupations qui intéressent directement la plupart des pays et, singulièrement au sein de l’OCDE.

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Être « riches » collectivement ne suffit plus pour être en bonne santé

La révolution interventionniste du siècle dernier a été un gain indéniable pour nos sociétés quant à la santé de nos concitoyens : un enfant né en 2000 avait ainsi une espérance de vie supérieure de neuf années vis-à-vis de son aîné né en 1960; surtout, la mortalité infantile a été divisée par cinq au sein de la même période. Tandis que les dépenses publiques dans le domaine augmentaient rapidement, ces quelques données, et bien d’autres sur lesquelles nous pourrions longuement nous étendre, indiquent indubitablement que ces gains formidables pour la santé publique n’auraient pu être acquis sans l’engagement massif et enthousiaste des communautés nationales.

Faut-il en déduire que la corrélation entre la dépense (publique ou privée d’ailleurs) et la santé des citoyens est parfaite? Certainement pas. D’abord parce que l’on sait que les États-Uniens, premiers investisseurs per capita en santé dans le monde, sont largement relégués quand il s’agit d’évaluer leur performance dans le domaine. Ensuite, jusqu’à un certain point, il ne suffit plus d’être « riches » collectivement pour être en bonne santé. La meilleure preuve en est le fait qu’en dépit de PIB relativement proches, les Japonais vivent en moyenne cinq ans de plus que les états-uniens alors même que l’espérance de vie était pourtant plus élevée à la base chez ces derniers.

La réponse par le seul investissement massif devient d’autant moins adéquate que les coûts de santé ont tendance à croître plus vite que le PIB. À l’instar du CIRANO, plusieurs véhiculent ainsi des inquiétudes quant à la pérennité du système actuel, surtout si le même modèle hospitalo-centré ne change pas. Et dans ce panorama, le cas de la rémunération des médecins spécialistes qui bénéficieront, en 2014, d’une augmentation de 67 % par rapport à 2008, sans contrepartie évidente et sans autre forme de discussion, est alors tout à fait symptomatique : dépenser plus n’est pas synonyme de gain de productivité ou d’efficacité au profit de la population.

La misère sociale a aussi un coût

A contrario, les dynamiques économiques récentes ont imposé dans l’espace public l’idée que l’intervention de l’État serait nuisible. Or, ce postulat, paradoxalement, ne repose sur rien. Le démantèlement de certains services publics, comme l’ont connu plusieurs pays notamment en Europe, en a amplifié au contraire certains effets délétères. À cet effet, réduire la dépense en santé est néfaste, car elle pousse les populations à concentrer son pouvoir d’achat sur le nécessaire à court terme : remplir son panier d’épicerie et se loger… au risque d’en négliger sa propre santé. On sait ainsi qu’au Canada les deux quintiles de population aux plus faibles revenus correspondent à 55 % des dépenses de santé selon le Centre d’étude sur la pauvreté qui évalue par ailleurs le coût de la pauvreté à 17 M$ au Québec.

Les prix Nobel Joseph Stiglitz et Paul Krugman l’ont expliqué, les coupures massives sont des vecteurs de stagnation voire de décroissance. Même le Fond monétaire international qui s’était fait l’apôtre de cette tendance le reconnaît aujourd’hui : l’austérité est une erreur de calcul. La pauvreté constitue une charge pour la santé publique et l’ensemble des services gouvernementaux et donc sur les budgets des États.

Une alternative existe, elle est au plus proche du citoyen

La COLUFRAS, travaillant depuis de nombreuses années avec ses partenaires du monde entier, a noté la fascination qu’a pu exercer le modèle de santé québécois auprès des lusophones notamment. Le changement de paradigme de l’hospitalo-centrisme vers la médecine familiale a toutefois été incomplet au Québec. Alors que nous mettions en place quelque 250 Groupes de médecins de famille, le Brésil organisait environ 30 000 équipes de santé familiale et le Portugal en compte déjà plus de 350 en activités depuis 2006 et des centaines d’autres sont en voie d’ouverture.

Et le problème n’est pas que quantitatif. En effet, plusieurs expériences internationales ont démontré la pertinence de ces ressources de santé familiale dans une optique décentralisée et pluridisciplinaire. À cet égard, le portrait des Unités de santé familiale portugaises est fascinant : attente limitée à 20 minutes, délai maximal de cinq jours pour un rendez-vous, parité obligatoire entre médecins généralistes et infirmières, participations actives de ces dernières au suivi médical des patients, soutien administratif de techniciennes médicales spécialisées, autonomie de gestion, présences fréquentes et régulières de spécialistes à la cliniques… et mêmes entretiens téléphoniques aux trois mois avec les patients dont on aurait eu de nouvelles! Au final, l’activité médicale portugaise a donc déplacé son centre de gravité vers une relation longitudinale entre le médecin et patient, tout en renforçant la « citoyenneté médicale » en faisant participer les uns et les autres au processus décisionnel, un constat qui n’est pas sans rappeler les municipalités brésiliennes dont les élus sont aussi responsables, et donc imputables, quant à la santé de leurs concitoyens.

Bien sûr, le modèle portugais n’est pas pour autant exempt de problèmes (par exemple, le système hospitalier est lui très perfectible), mais, en permettant un suivi sur le temps long des patients et en favorisant la promotion des bonnes habitudes de vie, il a contribué à endiguer voire réduire certaines dépenses : en terme de médicaments ou d’examens complémentaires à fins de diagnostics, certaines unités ont permis des baisses substantielles de dépenses de 15 à 20 % dès leur implantation, soit des millions d’euros à l’échelle des districts.

Et cette perspective n’est pas la seule, puisqu’une refondation du financement de notre système de santé par l’économie sociale (elle aussi participative et égalitaire), et singulièrement le mutualisme, peut aussi faire partie de ces options à évaluer.  Nous avons ainsi vu cette semaine que le Mouvement Desjardins apparaît au 2e rang du classement des banques les plus solides au monde selon l’agence de presse financière Bloomberg. Être plus forts en étant unis : voici un exemple puissant du potentiel du tiers-secteur québécois dont la vertu est de prioriser l’intérêt de ses membres, plutôt que de répondre aux seules considérations marchandes. Dans ce domaine, plusieurs mutuelles d’économie sociale étrangères ont donc largement contribué à rationnaliser les coûts de santé sans impacter négativement les prestations, en mettant l’accent notamment sur la prévention de ses sociétaires ou en créant des coopératives de médecins spécialistes par exemple.

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On le voit, notre modèle de gouvernance de la santé, s’il est à l’heure des choix, n’est donc pas dans une impasse. En renforçant l’inflexion donnée il y a quelques années autour des GMF, tout en évitant de tomber dans le même écueil que sont les grosses structures, une avenue viable, c’est-à-dire pérennisable, économe, donc respectueuse des contribuables, et empathique, car soucieuse des moins fortunés et des plus faibles, est donc à notre portée. De la même manière que certains pays ont su regarder vers le Québec lorsqu’il a s’agit de déployer rapidement et efficacement un réseau de santé, il nous revient donc, maintenant de nous inspirer d’expériences étrangères de pays qui partagent cette vision originale de la solidarité nationale, une solidarité qui garantit l’universalité des soins, sans condition de ressources.

« À celui qui n’a rien, la patrie est son seul bien »

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Texte publié dans sa version légèrement raccourcie dans l’édition du 12 juin 2014 du quotidien Le Devoir

Jean Jaurès, homme de son siècle, au confluent de traditions sociales et politiques antagonistes, incarne on ne peut mieux la dialectique de ce que l’on théorisera et expérimentera ensuite sous le vocable de socialisme démocratique. Penseur autant qu’acteur, le « Grand Jaurès », a été de ces quelques rares qui ont procédé d’une certaine façon à la réunion de la réflexion et de l’action et payant ainsi de leur vie le poids de leur engagement désintéressé et total.

Illustration : Tiffet, Le Devoir

Aussi, il n’est pas inopportun, nous croyons, de reconvoquer brièvement la dualité de l’esprit jauressien. Une lecture par trop linéaire ou segmentée de son œuvre empêche à cet effet d’en comprendre parfois la force de synthèse. Ceci étant posé, il est alors d’autant plus utile de relire son travail à l’aune de sa perception de l’humain, individu social au sein d’un groupe, singulièrement au prisme de notre contexte national incertain. L’Humanité, c’est d’ailleurs le nom du quotidien dont il a été le fondateur, avant d’en devenir directeur, puis d’être assassiné à quelques encablures de ses bureaux où il mettait les dernières mains à un ultime appel à une grève générale européenne afin de contrer la lente marche vers la guerre qui sera finalement déclenchée trois jours après son décès.

Ce dernier exemple atteste de l’articulation de la pensée de Jaurès à une tradition socialiste historique dans laquelle le prolétariat doit bâtir sa force par l’union transnationale, face à un capital à l’époque beaucoup moins internationalisé qu’aujourd’hui. Le postulat marxisant de cette tradition prévalait donc : « On accuse les communistes de vouloir abolir la patrie, la nationalité; les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur ravir ce qu’ils n’ont pas », écrivaient Marx et Engels. De là découlait logiquement le discours sur la nécessité de prendre possession de la superstructure étatique et ainsi la mécanique révolutionnaire.

Toutefois, Jaurès n’étant pas un penseur-hors-sol, il inscrit son discours et sa démarche dans une réalité déjà fort différente de celle que Marx entrevoyait à peine dans la Commune de Paris et tout aussi éloignée des hésitations de ses précurseurs français Saint-Just et Blanqui sur le rapport des « malheureux » à la patrie. En effet, la France de 1885 à 1914 (ses années de politique active) connaît sa révolution industrielle. École gratuite et obligatoire, séparation des Églises et de l’État, liberté d’association, liberté de presse, etc. : la République déploie peu à peu ses valeurs dans le cadre d’institutions démocratiques auxquelles participent tous les citoyens de sexe masculin. En pratique, on constate que l’idéal républicain s’impose progressivement comme la forme de gouvernement légitime. Est-ce à dire que la superstructure marxienne est acquise au prolétariat? Certainement pas, mais Jean Jaurès, farouchement pacifiste, est légaliste et fait le pari des institutions démocratiques.

Jaurès, le démocrate, n’en est pas moins révolutionnaire quant à la critique radicale de son temps. Sa critique du capitalisme sauvage d’alors est virulente. En 1895, devant la Chambre des Députés, il conspue cette « société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand est à l’état d’apparent repos, [car elle] porte en elle la guerre, comme une nuée dormante porte l’orage. » Inversement, pour annihiler cette inexorable « lutte universelle pour la vie — qui aboutit à la lutte universelle sur les champs de bataille — [il faut] un régime de concorde sociale et d’unité. » L’expression de cet idéal fraternel, Jaurès, aussi ardent républicain qu’aux premières heures de son engagement politique, le traduit dans le pacte national. En 1911, il publie L’Armée nouvelle, une somme réflexive prodigieuse sur la place du militaire, mais aussi de la cohésion nationale. Le « patriotisme, y écrit-il, n’est pas une idée épuisée [car] elle se transforme et s’agrandit ». Quelque peu rousseauiste, il rappelle là l’importance de « la libre fédération des nations autonomes » et la « soumission à des règles de droit » comme ferment à la démocratie sociale. C’est donc la rupture avec la transgression du socialisme révolutionnaire qui est consommée; dans la continuité d’un Proudhon qui déclarait en 1948 que « la république est une anarchie positive », il se veut le gardien du progrès dans la concorde nationale traduite par le libre consentement du peuple à la Loi.

Comme le révèlera son biographe Max Gallo, il profite d’ailleurs de cet ouvrage pour attaquer ceux de ces socialistes qui, comme Gustave Hervé, voient peu de différence à vivre « sous le soudard » allemand ou français; ironie de l’Histoire, c’est ce même Hervé « postnational » qui finira sa vie dans le fascisme en proposant, dès 1935, l’accession de Pétain à la tête d’un État autoritaire. Bref, si la nation est donc utile, notamment en tant que réceptacle du jeu démocratique, elle n’est pas un horizon indépassable, puisque des solidarités internationales doivent émerger entre les peuples. C’est une des matrices de son ouvrage qui est résumée dans cet extrait devenu célèbre : « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie; beaucoup d’internationalisme y ramène. [À l’inverse] un peu de patriotisme éloigne de l’Internationale; beaucoup de patriotisme y ramène. »

En bref, Jaurès ne se résout pas à dissocier l’idéal collectif construit dans le cadre de la représentation nationale de la Patrie, elle-même porteuse de valeurs. Car la solidarité est un bien culturel qui émane avant tout de la Nation. « Toute atteinte à l’intégrité des patries est une atteinte à la civilisation », rappelle-t-il. Depuis de très nombreuses années, on glose sur le caractère apocryphe ou non la formule utilisée en guise de titre à ce texte. Qu’importe, il ne fait aucun doute que les peuples souverains portugais ou grecs trouveraient écho dans cette formule à voir comme la « Troïka » BCE-FMI-Commission européenne a depuis démembré leurs services publics.