Quand le « scepticisme » se rigidifie : plaidoyer pour une raison ouverte

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Texte publié dans Le Soleil du 15 janvier 2026

Ce texte est cosigné avec David Baril, Étienne Ferron-Forget et Sébastien Bilodeau

Le mouvement sceptique occupe historiquement une place essentielle dans l’écosystème intellectuel : il rappelle l’importance de la rigueur méthodologique, du jugement critique, de la vérification des sources et de la prudence face aux affirmations extraordinaires. À ce titre, il constitue un rempart précieux contre la désinformation, les pseudosciences, les dérives complotistes et l’obscurantisme. Or, force est de constater que les représentant·es des Sceptiques du Québec (SdQ) semblent aujourd’hui s’éloigner de cet idéal, délaissant les recherches scientifiques et l’apport d’expert·es, au profit de citations douteuses et d’opinions parfois réactionnaires. Cette dérive est d’autant plus regrettable qu’elle fragilise le rationalisme lui-même, qui aurait pourtant grand besoin d’un tel mouvement, crédible et pluraliste face à la déferlante de fausses nouvelles en ligne.

Une première critique à formuler concerne le rejet quasi systématique des approches non expérimentales. Ce rejet traduit notamment le mépris des sciences humaines et va à rebours de plusieurs décennies de travaux en méthodologie de la recherche et en épistémologie. Sans nier l’évidente puissance heuristique des approches expérimentales, il est désormais largement admis qu’elles s’inscrivent dans un écosystème méthodologique bien plus large, incluant des approches qualitatives, mixtes, interprétatives, critiques, etc. Ces approches permettent d’appréhender des phénomènes complexes avec finesse. Le refus de reconnaître cette pluralité ne relève en rien d’un quelconque scepticisme, mais d’un positivisme obtus que la puissante vie des idées a pourtant largement enrichi, débattu, voire contredit.

À cela s’ajoute un affaiblissement préoccupant du débat. Plusieurs personnes ont été bannies de page Facebook des Sceptiques, voire se sont vu refuser l’adhésion à l’organisation pour avoir formulé des critiques pourtant argumentées et constructives. Or, une démarche authentiquement sceptique ne saurait prospérer dans un environnement où la dissension est assimilée à une menace. À l’inverse, on observe plutôt chez les SdQ une propension marquée à l’autoréférencement. Certain·es intervenant·es récurrent·es, mis·es en avant dans des brochures, conférences ou publications, sont présenté·es comme des sources d’information légitimes, alors même que leurs positions sont marginales dans leurs champs respectifs, voire qu’ils ou elles ne disposent pas de compétences particulières pour se prononcer sur certains sujets de façon aussi docte. Cette circularité des références entre en tension directe avec les principes mêmes que le scepticisme prétend défendre. La discussion contradictoire, lorsqu’elle est menée de bonne foi, constitue un moteur central de la pensée critique, et non un danger à neutraliser.

Ensuite, les prises de position sur des enjeux tels que l’islam, les mouvements sociopolitiques progressistes contemporains (disqualifiés sous la vague étiquette du « wokisme ») ou la transidentité n’ont rien à voir avec l’étude des pseudosciences de phénomènes surnaturels. Surtout, ces prises de position soulèvent de sérieuses inquiétudes. Pêle-mêle, on y affirme que l’islam et certaines cultures seraient « incompatible[s] » avec les droits de la personne, que le mouvement transgenriste (sic) est comparable à un « mouvement sectaire » ou encore que le wokisme (sic) est « hostile » à la culture occidentale. Une revue effectuée par nos soins d’environ mille publications Facebook des Sceptiques du Québec montre que plus de 23 % portent sur les trois thèmes mentionnés ci-dessus. Aussi, près de 54% des publications portant sur les religions, les dérives sectaires ou la laïcité concernent l’islam. Ces choix éditoriaux semblent difficilement justifiables, surtout lorsqu’on les compare à la place marginale accordée à des enjeux majeurs de désinformation scientifique, tels que le climatoscepticisme. Sur la question de la transidentité, plus particulièrement, les propos tenus sont souvent en porte à faux avec les thèses largement défendues par la recherche évaluée par les pairs et publiée dans des revues scientifiques, mais aussi en contradiction avec les positions des organisations professionnelles et des organismes spécialisés. Il s’agit là d’un biais de sélection (cherry picking) ironique pour un mouvement qui se réclame du scepticisme. En dépit de multiples tentatives de dialogues, ces positions répétées sur la transidentité, notamment, ont conduit à ce que les SdQ soient peu à peu disqualifiés par les vulgarisateurs scientifiques ou la communauté critique, comme en témoigne son exclusion de la Fédération des initiatives pour le développement de l’esprit critique et du scepticisme scientifique (FIDESS) en 2022. Plus largement, plusieurs expressions publiques sont en fait des réactions à chaud sur des sujets hautement complexes et qui exigeraient nuance et réflexion. Qu’il s’agisse de droit international ou de politique étrangère, comme la crise actuelle au Vénézuela, ce genre de sujets n’a guère à voir avec la mission et le rôle du mouvement sceptique.

Plus préoccupant encore est le fait que nous avons pu récemment constater le recours à des sites de « réinformation », issus d’officines d’extrême droite, pour traiter de questions géopolitiques. Pire, des arguments et ou des références fournies par le président des Sceptiques du Québec s’appuient sur des ouvrages eugénistes discrédités et des auteurs qui défendent une version contemporaine du racisme scientifique. De telles pratiques minent définitivement la crédibilité du discours sceptique et brouillent encore un peu plus les frontières entre un militantisme réactionnaire et une démarche intellectuelle qui devrait promouvoir l’« art du doute ».

Henri Broch, l’un des fondateurs du mouvement zététique contemporain, rappelait avec justesse que « la raison – qui n’est pas quelque chose d’inné mais une conquête, fragile, de l’homme – cède souvent la place à la sensation ». À force de polémiques ciblées et de postures rigides, tout porte à croire que les personnes prenant la parole au nom des Sceptiques du Québec cèdent eux-mêmes à cette tentation de la sensation, au détriment de la raison qu’ils entendent pourtant défendre.

Dans cette perspective, le scepticisme ne saurait évidemment être un dogme, mais une pratique réflexive, consciente de ses angles morts et ouverte à la discussion. Le mouvement, parfois critiqué par le passé pour son manque d’empathie envers des individus rapportant, de bonne foi, des expériences extraordinaires, gagnerait aujourd’hui à faire preuve d’humilité épistémique, à reconnaître la pluralité des méthodes d’accès à la connaissance et à rouvrir des espaces de dialogue. Faute de quoi, il risque de se replier sur lui-même et de perdre précisément ce qui faisait sa force : sa capacité à questionner, y compris ses propres certitudes. Nous souhaitons donc rappeler aux SdQ que le scepticisme n’est pas une certitude, mais un chemin : il exige de douter aussi de soi, d’accueillir la complexité et de préserver l’ouverture.

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